Peut-être que le nom de Jimmy Suzan ne vous dit rien. En marge de son travail de directeur artistique dans le domaine publicitaire ces vingt-cinq dernières années, Jimmy Suzan a pourtant signé l’identité visuelle du Comiccon de Montréal en plus d’avoir publié à compte d’auteur son ambitieuse série de science-fiction Tricomb Dynasty. Mais avec la parution de son extraordinaire récit familial Migrasyon aux Éditions de la Pastèque, la donne change : le grand public va enfin découvrir un auteur singulier dont le nom sera assurément sur toutes les lèvres cet automne.

Alors que le Québec a été, au cours des cinquante dernières années, une terre d’accueil pour de nombreux immigrants, ce pan essentiel de notre histoire collective a été étonnamment peu représenté dans le 9e art d’ici. Hormis l’excellent Khiêm : Terres maternelles de Yasmine et Djibril Morissette-Phan (Glénat Québec, 2020), les œuvres abordant directement cette réalité se comptent sur les doigts d’une main. Avec Migrasyon, Jimmy Suzan y remédie magistralement en retraçant l’arrivée de ses parents à Montréal en 1972. Originaires d’Haïti, ceux-ci avaient toujours gardé sous silence leur vie dans les Caraïbes — jusqu’au jour où, lors des funérailles d’un cousin, une amie de la famille fit surgir un passé héroïque longtemps enfoui. Cet événement qui remonte à une quinzaine d’années fut l’impulsion de Migrasyon. « Cette dame m’a parlé d’une version de mes parents que je n’avais jamais connue : des héros, des gens socialement impliqués dans leur communauté. Des qualificatifs qui, de mon point de vue, ne correspondaient pas aux parents qui m’ont élevé. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que je ne savais rien d’eux avant ma naissance : je n’avais vu aucune photo, même pas de leur mariage. Évidemment, les interrogations se sont bousculées dans ma tête. Mais mes parents venaient d’une culture où l’on ne répond pas à ce genre de questions, parce que d’autres peuvent se servir de ton passé pour te faire du mal. J’ai eu beaucoup de mal à obtenir des réponses. Bref, cette dame m’a ouvert les yeux sur la possibilité d’une double vie que je voulais absolument découvrir. » Suzan entreprend alors de longues séances d’enregistrement avec sa mère, soutenues par le plus efficace des délieurs de langue : une bouteille de Kahlua. Cette remontée du temps devient pour lui l’occasion d’une migration intérieure, un chemin qui lui permet de réconcilier ses origines longtemps tues avec son présent.

Mettant à profit son inventivité graphique ainsi qu’un sens du rythme et du découpage indéniable, Jimmy Suzan nous entraîne au cœur de sa quête identitaire tout en nous faisant ressentir avec justesse le vertige du déracinement. Ce devoir de mémoire devient non seulement une célébration de sa genèse, mais aussi un hommage à la culture qui l’a façonné : celle des comics américains, de la bande dessinée franco-belge, des animés et des séries télé des années 1980. Parfois baroque, souvent ubuesque, son récit biographique aux couleurs saturées nous ensorcelle par sa capacité à captiver. Naviguant avec aisance entre l’émotion et la fantaisie, Suzan touche à l’universel. Pourtant, son entourage s’est longtemps demandé si « cette histoire de dessins » lui passerait. « La seule autre artiste de ma famille que j’ai côtoyée, c’est ma mère. Mais, tout comme mon père, elle a dû changer de rôle en venant vivre ici. Même si elle ne comprend pas le concept d’une bande dessinée, j’ai quand même perçu sa fierté en feuilletant mon livre. Ma récompense a été de voir la concrétisation de l’objet entre ses petites mains. Ce fut un moment précieux, de partager ça avec elle. » Et avec les lectrices et lecteurs également. Car la diaspora haïtienne est indissociable du tissu identitaire québécois. Migrasyon nous invite à réfléchir sur ce que signifie être Québécois, et rappelle à quel point l’expression « pure laine » est une illusion. L’ADN du Québec est nécessairement métissé — et c’est de ce métissage que naissent sa richesse et son unicité. Suzan saisit aussi l’occasion d’évoquer le racisme auquel son père a été confronté, faisant de sa colère la sienne. Avec Migrasyon, il brise le cycle de la violence en en explorant les fondements et en transformant cet héritage douloureux en une force créatrice. C’est ainsi qu’il forge l’homme et l’artiste accompli qu’il est aujourd’hui. C’est à ce privilège que nous sommes conviés.

Pour arriver à un tel résultat, l’artiste a trimé dur. « En voyant mes premières planches, mes éditeurs m’ont invité à les dépouiller d’éléments de science-fiction, comme les reflets optiques à la Star Trek du réalisateur J. J. Abrams », s’amuse-t-il. Son expérience en publicité l’a habitué à la critique et à s’ajuster sur le vif. « Avec Migrasyon, je voulais un dessin plus décontracté, fluide, qui fasse sentir l’ampleur des vêtements en polyester de l’époque. Je souhaitais redéfinir mon style graphique. Il m’a fallu laisser aller mes habitudes de superhéros.» Heureusement, l’album se permet quelques envolées fantaisistes où le naturel vient pimenter l’ensemble, lui insufflant un charme désarçonnant. Car la migration, ici, est aussi graphique.

Avec sa bande dessinée, l’auteur a voulu tendre la main. « Je me fous d’où viennent les lectrices et lecteurs. Ma seule préoccupation est qu’ils s’identifient à ce choc culturel présenté dans mon album. Il y a tellement de belles histoires avec les différentes cultures qu’on retrouve au Québec, de gens ouverts aux autres cultures et heureux de les découvrir. Il y a de belles histoires. » Migrasyon tombe à point nommé, alors que le Canada et le Québec ferment progressivement leurs frontières à l’immigration pour des raisons économiques. La lecture de l’album rappelle avec force l’importance de politiques d’accueil et d’intégration pour les nouveaux arrivants. L’histoire des parents de Jimmy Suzan illustre magistralement cette nécessité, en donnant un visage humain à des enjeux souvent traités de manière abstraite. En ce sens, Migrasyon fait œuvre utile.

Avec Migrasyon, Jimmy Suzan ne se contente pas de raconter une histoire personnelle : il pose un jalon dans le 9e art. Sans jamais tomber dans la dénonciation facile ni la victimisation, il ouvre un espace de réflexion et de dialogue, rappelant que la bande dessinée peut être à la fois intime, universelle et profondément politique. Voilà à quoi ressemble un classique instantané de la bande dessinée québécoise.


Photo : © Fannie Laurence
Extraits tirés de Migrasyon (La Pastèque) : © Jimmy Suzan

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