Quoi offrir ou recommander à un jeune lecteur ou une jeune lectrice qui dévore frénétiquement des mangas? Voilà une question à laquelle plusieurs adultes — notamment des parents, libraires et bibliothécaires souvent désemparés — font face. Comment diantre s’y retrouver à travers l’offre abyssale et parmi les mégasuccès tels One Piece, Jujutsu Kaisen ou Blue Lock auxquels ils sont tant attachés? En regardant l’offre du côté de pays occidentaux qui investissent le genre avec de novatrices perspectives. C’est notamment le cas des shonens Les Élus Eljun des Québécois Sacha Lefebvre et Jean-François Laliberté, Ripper du Français Jeronimo Cejudo et du succès international Radiant du Montréalais Tony Valente. À cette liste s’ajoute désormais la captivante série Red Flower du mangaka français d’origine ghanéenne Loui.

C’est par hasard que le manga est débarqué dans la vie du jeune auteur, genre qu’il découvre tardivement à l’orée de ses 20 ans. « Malheureusement en Afrique, je n’avais pas accès aux mangas ni à un signal Internet stable. Conséquemment, c’est un univers et une culture qui me sont longtemps demeurés inconnus, contrairement à la bande dessinée franco-belge avec laquelle j’ai grandi, et qui d’ailleurs ne m’intéressait pas plus que ça », se remémore le grand gaillard. « C’est au contact de One Piece, offert par un ami, que j’ai eu envie de me saisir des codes narratifs du manga et de raconter mes histoires en images. » D’abord écrivain, il se met au dessin à ce moment. Difficile à croire tant sa verve et sa maturité graphique impressionnent.

Déménageant en France à ses 21 ans, il découvre l’immense richesse de la bande dessinée et s’affaire à rattraper son retard en dessin, question de répondre aux standards stratosphériques des éditeurs. Après quatre années à noircir des rames de papier à raison de huit heures par jour et plusieurs formations suivies auprès de mangakas français et japonais, l’aspirant artiste indubitablement discipliné autopublie enfin une première mouture de Red Flower sous la forme de deux volumes composés de brefs récits par le truchement d’un financement participatif au sein de sa collectivité. C’est à ce moment que la structure éditoriale Glénat le repère. Dès le premier tome, ses héros de papier séduisent le jury de la sélection jeunesse des prestigieux prix du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême.

Extrait de Red Flower (t. 1) (Glénat) : © Loui

Conte initiatique
Biberonné aux contes et légendes de l’Afrique de l’Ouest, Loui imagine une fresque familiale chez la tribu côtière des Bao’ré, où le passage à l’âge adulte se fait par le biais de l’épreuve du Katafali, un art martial pacifique qui pourtant confère une grande puissance. L’impétueux jeune Kéli souhaite ardemment rejoindre son frère, le plus puissant guerrier du clan qui fait la fierté de leur père et chef du village. Mais l’usage non supervisé de la fleur rouge aux propriétés puissantes représente un funeste danger. « J’ai proposé à Glénat la suite des aventures de Red Flower. Un conte initiatique avec tous mes personnages en cinq tomes. C’est pour moi un exercice d’écriture me permettant de comprendre comment raconter efficacement un récit sur un nombre donné de pages. J’ai bien calculé le nombre de pages. Normalement, ça devrait tout passer », s’amuse-t-il. « Ça demande par contre de faire des choix narratifs judicieux, car je ne peux pas tout mettre. Plus le projet grandit, plus les lecteurs découvrent cet univers, plus ils me demandent d’explorer certains pans du récit. Malgré ça, je ne souhaite pas rallonger l’histoire. »

Le genre connaît un tel succès planétaire que d’autres cultures s’y mettent. En ce sens, la proposition de Red Flower étonne par sa tonalité inédite et la représentativité de la communauté afrodescendante, longtemps absente des pages de Tezuka et de Naoki Urasawa. « Le manga est d’abord un code narratif, un format, une manière de rythmer le récit et de découper les pages. Le jeu d’équilibre que je m’impose est de trouver le bon entre-deux, soit de respecter les codes japonais tels que j’essaie de les comprendre afin d’être un narrateur efficace et de m’accorder la liberté d’exprimer ma culture et mes histoires pour éviter de tomber dans une œuvre trop japonisante. Ce serait dommage de perdre ce relief nouveau. » Même si l’artiste se plie admirablement aux rouages de la narration nipponne, il avoue avoir fait face à un blocage en cours de travail. « Lorsque j’étais sur le scénarimage du premier tome, il y a un moment où je me suis retrouvé coincé au niveau de la narration. Pour me débloquer, j’ai tout mis de côté et suis allé écrire un petit conte que j’ai ensuite publié avec un ami, soit un spin off du personnage du roi. J’ai découvert à ce moment que je tentais de forcer mon récit dans un schéma narratif trop shonen, que ça bloquait au niveau des thématiques. En modifiant le parti pris narratif et le scénarimage tout en mettant pleinement en valeur la structure du conte, le travail sur Red Flower a pu reprendre. Il était vain de lutter contre ça. Après tout, je me revendique de L’Odyssée d’Homère, des Fables de La Fontaine, des Mondes de Narnia de C. S. Lewis. » On ne s’étonnera pas d’ailleurs de voir les fervents admirateurs de Red Flower s’enquérir de ces grands classiques, d’élargir leurs perspectives et de revenir à l’essence même des histoires ancestrales racontées autour du feu.

Bien que le Ghana accuse toujours un retard sur la culture du manga, la famille de Loui et les gens de sa communauté sont fiers de son travail, de la mise en lumière de leur culture et des récits de ses aïeuls. « J’ai aussi eu des retours intéressants de lecteurs africains qui disaient que ce continent ne se résume pas à la jungle, aux dreads et aux gorilles. Je suis effectivement d’accord qu’il ne s’agit que de certains aspects, que je ne raconte pas toute l’Afrique au final. Après tout, la série Aya de Yopougon raconte admirablement l’Afrique de la capitale. Moi, je raconte l’Afrique de mon enfance, de mes souvenirs, de manière démesurée et fantasmée avec un soupçon de vaudou. Plein de gens vont nécessairement projeter sur mon travail des sensations de retrouvailles avec leur culture. » Si Loui ne réinvente pas le genre avec Red Flower, il lui insuffle une généreuse dose d’universalité et de cœur qui en fait indéniablement l’un des meilleurs mangas du moment.

Extrait de Red Flower (t. 1) (Glénat) : © Loui

Photo : © Francesca Mantovani

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