la seule chose qui compte vraiment
Il y a des voix, des présences, avec lesquelles il faut apprendre à vivre une fois que nous les avons rencontrées. La première fois où j’ai entendu Luc-Antoine Chiasson lire, j’ai su que je vivrais désormais avec lui. De scènes en revues, j’ai attendu son premier recueil, puis le deuxième. Ils se sont avérés être exactement ce que j’espérais : une preuve consignée de son talent fulgurant pour déceler la splendeur de ce qui est sobre. La grande maison en bardeaux rouges qui grince la nuit fait entendre le roulement des vagues de l’Acadie et la mélancolie de Woolf à même ses ressacs. Ce livre est le lieu de résurrections répétées où tendresse et mouvement se subsistent aux exils. Ici, la mer rythme la vie, les écrits. Entre les heures à écouter le vent fouetter les drapeaux, à rénover le plancher centenaire de la maison et à repeindre le bardeau loge la certitude d’appartenir. À une lignée, à une communauté. Car s’il signe le livre de son nom, des paroles y fusent de toutes parts, doigts enlacés aux mots du poète. S’éveillent alors les œuvres de Guy Arsenault, d’Hélène Harbec, de Serge Patrice Thibodeau. On entend en écho la lente famille de L’Oie de Cravan, les souffles de Benoît Chaput, de Shawn Cotton, d’Hermine Ortega, avant de reprendre la route vers l’est pour s’assoupir dans les bras de Jonathan Roy, de Sonya Malaborza. De ces allers-retours entre Montréal et Caraquet naissent des poèmes vrais où une mère se cache dans le bruissement des oiseaux. Ce n’est peut-être pas grand-chose, mais c’est aussi peut-être la seule chose qui compte vraiment.
80mg de nuages
Yeux lourds, bras alanguis, syllabes qui s’étirent : rien n’échappe à la vigilance de l’enfant qui se tient en équilibre entre la soif d’un parent et les murs de la maison. Avec La soif est un champ de bataille, Mélanie Boilard propose un titre aussi doux que lucide; le récit d’une histoire que plusieurs connaissent par cœur. Comment s’inventer une adolescence entre les bouteilles? Qui permettra de déposer ses émotions? Quelle amitié fera office de refuge entre les affrontements? Car il s’agit bien ici de s’armer pour une guerre perdue d’avance, de s’engager sur un champ de bataille qui devient la vie. Coupable est l’adulte, colère est l’enfant. Il faut de la contenance pour ne pas s’échapper soi-même. Des deux adversaires, l’un doit tenir bon, garder les horaires, survivre au combat.
Je reconnais au milieu de ma grasse matinée/le son de la caisse de vingt-quatre sur la table/vingt-quatre bombes sur le plancher/entre ma mère et moi/vingt-quatre détonations/dans ma poitrine
Passent les nuits où ravaler sa peine, compter ses morts. Adviennent les excuses molles. Celles qui ne pansent rien. Dans la recherche d’un rythme commun, la mère et l’enfant s’inventent des clairières de silences où la trêve est fragile. Ne rien dire par peur de rompre la sobriété, ne rien dire comme on chanterait une prière. La poésie de Boilard s’inscrit en filiation avec celle d’Érika Soucy. Toutes deux écrivent des livres réparateurs où la poésie berce l’enfant que nous demeurons une vie entière.
un tapis est un chemin est un jardin
S’il existe un ravissement perpétuel, c’est bien l’écriture aérienne de François Turcot qui, ici, s’enracine au dehors, au jardin — ou est-ce dans l’horizon qu’est demain. Septième titre en poésie pour cet auteur primé, Les pas fantômes s’inscrivent résolument en continuité avec l’arc philosophique et narratif qui marque l’œuvre de celui sachant capter le battement du vivant. Avec ses voyages botaniques, Turcot marie le Québec au Moyen-Orient par l’incantation des fleurs et des plantes qui dessinent des constellations de sens entre ici et ailleurs. En motif irrégulier, la présence de A. rend tangible la magie des floraisons. S’ajoutent à celle-ci les voix amies qui énoncent des vérités comme on guide une main. Jardiner c’est se projeter dans un avenir incertain. Je ne sais pas ce que je retiens de ces jardins des disparitions sinon la certitude après lecture d’exister dans la pulsation qui s’accorde au monde de l’infiniment petit. En interrogeant l’angle du ciel, François Turcot réussit, une fois de plus, à lier l’ultra réel à la pensée dans un mouvement à peine perceptible, qui ne se traduit que par la poésie. Un livre à lire comme on étire la mise en dormance du jardin. Pour retenir août entre ses mains ou pour le parcourir comme un sentier inédit. Les pas fantômes nous conduisent là où la lumière cuivrée éclabousse les récoltes.
l’amour prend une marche dans la ville fantôme
je n’ai pas rêvé, c’est arrivé
Je voudrais, à mon tour, écrire une lettre à celle qui offre ces lignes. Une lettre grandiose qui décrirait comment ce livre, ce discours amoureux à propos de soi, de l’autre, de l’impossibilité de, est une lecture salvatrice pour qui s’effondre. Je voudrais y dire qu’il m’a mise en état d’écriture, en état d’ouverture. Dans cette lettre, j’écrirais une banalité renversante. J’écrirais combien lire un écho de ce qui nous traverse aide à mieux accueillir, à mieux réfléchir.
je n’ai pas rêvé, c’est arrivé
De page en page, cette incantation est répétée jusqu’à rompre ce qui s’invente en soi quand l’autre se dérobe. Chaque minute, s’efforcer de ne pas penser au deuil. Chaque minute, écrire le deuil. Avec Les étoiles se sont rapprochées, second recueil de l’autrice également romancière et essayiste, Mylène Bouchard propose une poésie épistolaire dont le destinataire est multiple. Dès son ouverture, des vérités nues forcent l’admiration. Il n’existe en ce lieu aucun endroit où se cacher. Le rythme suit la douleur de la main qui écrit. Le texte se construit en équilibre sous le signe du courage de celle qui s’affronte. Un élan à peine perceptible entre l’amour et l’écriture.
Après tout, écrire et aimer ne sont-ils pas la même chose.
Photo : © Justine Latour












