J’écris depuis une plage au nord du nord. Les seules traces humaines dans le sable sont les miennes, les autres appartiennent aux renards, aux oiseaux, une ligne plus profonde trahit l’orignal. Ce matin j’ai vu dans le ciel un grand v s’envoler avec mon nom, tracer une flèche vers le sud et tout ce qui n’attend pas. Dans le mouvement lent de ce territoire, j’ai souri, ai pensé aux quelques corps qui nourriront des familles fières de leurs tirs. Ai pensé aux oiseaux rencontrés dernièrement dans les livres. Ai pensé à toutes celles qui ont écrit, volontairement ou non, dans l’écho les unes des autres. J’écris depuis une plage au nord du nord. Un endroit de poésie.
le rêve dit
Premier arrêt de cette grande envolée, l’incontournable À toute heure (Le Noroît), de Martine Audet. Retrouver Martine, c’est se faire bercer par la profondeur de son chant, c’est toucher au sublime grâce à la danse de ses mots dans l’espace mystique où volent oies et bernaches. Les oiseaux émergent entre les astres et l’écriture en apesanteur, pourtant habitée des thèmes qui font son œuvre, se fait plus légère qu’à l’habitude. Ce nouveau recueil attache le corps à la prière, le songe à l’offrande, le péril à la salvation. Ici, les bois de l’enfance tiennent à peine dans le fracas qu’est le réel, en dehors du rêve ou rien, ou si peu, lui ressemble. Entre dessins et poésie se déploie une succession de ritournelles pour convoquer une fatale divinité, ou s’en approcher. Un texte discret et puissant où chaque mot est à la fois la clé et l’énigme de celui qui le précède.
Pour prolonger l’expérience, cherchez en ligne mémoire poétique, terrain d’expérimentation sonore initié par Tatiana Braun et Olivia Sofia grâce au soutien de la Librairie Un livre à soi. Le premier portrait de la série Parmi les voix est consacré à l’autrice et à son œuvre. Vous pourrez y entendre, entre autres, Lula Carballo, Mélodie Bujold, Catherine Mavrikakis et Stéphane Martelly.
le manuel dit
Les Herbes rouges fait un cadeau inestimable à quiconque aime la poésie : la réédition du primé Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles de Carole David. Quinze ans après sa parution, le recueil désormais mythique réintervient dans l’espace public à la manière d’une vague dont on peut aujourd’hui mesurer la longueur d’onde.
Une évidence, le premier ressac se trouve dans la voix de Sayaka Araniva-Yanez, qui en signe la préface.
[…] nous ripostons brutalement par amitié. Guidée par la foudre des poèmes, je dévoile l’intime de leurs os dansants. Ces oiseaux lucides ne me mentent pas. Ma tendre bouche s’y accable, se jette comme un ciel édenté.
J’entends Sayaka, son désir de ne pas apparaître seule dans la nuée. Sa préface est un témoignage plus grand que sa personne. Elle porte ma voix et celles de centaines de femmes révélées à elles-mêmes par l’écriture de Carole.
Les titres des poèmes, leur charge sociologique, appellent le sublime Parmi les femmes, travail d’orfèvre de la poète Aimée Lévesque paru à La Peuplade l’année dernière. L’onde s’étend à la voix d’Annabelle Moreau que j’entends me dire, alors rédactrice en chef de Lettres québécoises, « il faut Carole, il faut un numéro consacré à Carole ». Je relis, un sourire tendre au visage, mes échanges secrets avec Alix Paré-Vallerand, dont Carole est la mentore du premier recueil. Les voix et les livres s’additionnent, s’entremêlent. J’entends des femmes de tous âges, de provenances multiples, dire : Carole m’habite, je me reconnais en elle, j’aspire à écrire depuis le même vertige ordinaire, depuis la fougue silencieuse et assassine de sa langue.
Ce qui se joue ici est important. Cette réimpression, aux côtés d’autres textes de femmes remis en circulation dans les dernières années, parle des renversements que les poètes créent à leur suite, de notre désir de parler dans leur langue, d’inventer les nôtres, de les entrelacer dans un baiser fulgurant, loin des regards, au plus près du corps, de ce que veut dire habiter ce monde dans nos rougeurs. Ce qui se joue cet automne par la réédition de voix sublimes et essentielles redit que la poésie des femmes est le cœur battant de plusieurs révolutions littéraires.
l’été dit
Sur la plage d’où j’écris, le soleil plombe si fort que je crois à l’été infini. Je porte encore contre ma poitrine la chaleur du premier recueil d’Azucena Pelland, L’été en travers de la gorge (Poètes de brousse). La saison persiste, et avec elle le goût des baisers des femmes dans la nuit. La force de ce livre tient à la célébration qu’il propose de l’amitié, de ses manifestations, du désir débordant de la jeunesse. Sa beauté est une vérité qui éclôt dans un vœu : prendre soin, guérir, tout goûter à la fois.
En écho, j’entends maintenant la grande poète, romancière et dramaturge Louise Dupré énoncer — deux fois plutôt qu’une : ne plus négocier désormais les termes de la passion. Ces mots, mis en lumière par Vanessa Courville dans la postface de la réédition de La peau familière suivi de Chambres et Bonheur (Remue-ménage), invitent à tendre vers la singulière écoute de son désir, à rester au plus près de ses pulsions, de son énergie vitale. Toutes trois parlent d’un endroit commun, du corps [qui] renferme des secrets que seules la nudité et la sexualité peuvent résoudre. Toutes trois parlent depuis des féminismes pluriels et solidaires qui se déploient dans l’écriture comme en dehors de celle-ci.
le matin dit
Quelque part entre l’obligation de mettre le feu, celui de faire mieux que ce qui nous a bordés et l’élan nécessaire à la métamorphose, la voix de Virginie Chaloux-Gendron s’apaise, malgré les murs sales et les draps humides qui persistent. Le matin recommence (Le Noroît), quatrième titre de l’autrice, se déplie dans huit suites de poèmes nus qui composent un récit d’affranchissement dont le théâtre est la maison familiale. Dans cette chambre où la narratrice est à la fois l’enfant et le parent, invitée et chez elle, elle raconte ce qui se joue dans l’interstice de ses identités.
La baignoire contient le chant des sirènes et le chant des oiseaux. Nous mettons nos maillots de bain et plongeons dans l’eau brûlante. Les fleurs se battent à la fenêtre. Nous fermons les yeux, ravis de nous rapprocher ailleurs que sur terre.
C’est encore une histoire d’oiseaux, de cieux. Une histoire dans une histoire, quelque chose d’intangible qui s’incarne dans les poèmes, qui fait que nous sommes une et plurielles. Ensemble.
Photo : © Justine Latour













