L’espace est bruyant, grouillant de vie sous les néons et je remercie les tapis d’absorber une partie de toute cette énergie éclatante. Dans un coin les bédéistes charment des centaines de personnes, dans un autre on écoute sagement ce que les autrices et auteurs sur scène partagent avec intelligence et générosité. Plus loin encore une poignée de curieux sont groupés autour du feu de « Je lis autochtone ». Des tonnes d’enfants ont le sourire aux lèvres, les parents semblent fiers de la transmission en train de se jouer et moi, je me tiens heureuse au stand de la désignation Québec, ville de littérature UNESCO.

Un homme s’approche, je le reconnais. Il est directeur d’une école secondaire où j’ai donné une formation pour les enseignants sur la poésie actuelle il y a quelques années. C’est aussi un avide lecteur de poésie. On échange un moment puis, sourire en coin, il me dit : « J’ai un cadeau pour toi dans mon sac à dos, j’espérais te croiser pendant le Salon. » De son sac, il extrait un exemplaire magnifique, texturé, de la seconde édition de Nombreux seront nos ennemis de Geneviève Desrosiers, parue en 2006 à L’Oie de Cravan. Je suis estomaquée qu’il se souvienne qu’il s’agit d’un de mes textes favoris. Une charge que je garde précieusement en format PDF sur le bureau de mon ordinateur depuis fort longtemps. Je souris à mon tour et pense : c’est ça, la poésie. C’est l’amitié.

Je dédie donc cette chronique aux voix connues. Car il ne sert à rien de prétendre qu’il en est autrement. Car parfois, visiter des ami·es est tout ce dont on a besoin.

comme une porte de coffre-fort
Quiconque s’intéresse à la poésie au Québec sait que depuis l’automne, le milieu pleure un poète magistral, un performeur explosif, un éditeur remarquable, un cœur immense qui portait la conviction sacrée de la poésie. Jean-Sébastien Larouche a quitté ce monde et il m’apparaît important que son départ soit consigné dans cet espace de littérature, de poésie, de communauté. Il est parti, mais son legs, celui qu’il a bâti en ouvrant grand les bras à toutes les personnes curieuses de poésie, lui, continue de pulser.

Il y a seize ans, aux côtés de Carl Bessette, il a pris le pari fou de fonder une maison d’édition et d’impulsion consacrée aux paroles poétiques fulgurantes. Un espace, une communauté, forte de sa différence et de sa cohésion. En apprenant la fermeture des Éditions de l’Écrou, nous avons été plusieurs à nous demander où iraient les poètes après leur dernière ride. Je me réjouis ce printemps de retrouver des voix amies, des voix que j’aime profondément qui y publiaient. Si je n’ai pas encore lu Jacky, le nouveau recueil de l’extraordinaire poète Virginie Beauregard D. paru en mai chez L’Oie de Cravan, j’ai eu l’occasion de plonger dans le dernier titre d’Emmanuel Deraps.

au pur midi de la perte
Comme une hantise, dans l’intime duvet de la disparition trace la trajectoire étouffée d’un fils, d’un élan, alors que la main qui écrit tente de dessiner les contours de celui qui a été son père et les formes de leur relation. Dans un texte foisonnant pointant vers les cieux, Emmanuel Deraps fait état du silence constant qu’est sa langue paternelle. L’énonciation est vaste et pourtant la langue casse, fouille, cherche une voie de sortie non pas vers l’autre, mais en direction de ce qu’il reste, de ce qui est à (re)bâtir dans cette architecture du vide.

dans les prés de la première personne, j’ai visité l’enfer, vécu des revers, des remords, des amours, j’ai aimé pour mieux tuer, j’ai caressé le crâne et rapiécé pour aimer encore.

De noirs en noirs, on se tient au plus près du corps de la voix, partageant avec elle la charge de ses peines. La quatrième publication du poète est infiniment intime, c’est un texte dont la portée n’est pas étanche, un lieu de dévoilement loin de certains artifices passés ou des tremplins de la scène qu’il occupe avec talent. On y découvre un auteur riche de son histoire, fort des muscles entraînés en poésie depuis plus de dix ans.

puissance décuplée
J’ai voulu traduire Trêve parce que je n’avais pratiquement jamais rien lu de plus luxuriant, de plus déroutant, de plus littéral et physique à la fois dans l’opacité de ses couches. — D.M. Bradford

Brick Books fait paraître ce printemps une traduction de haute voltige, portée par l’amour total du texte et de celle qui l’a écrit. D.M. Bradford épate — une fois de plus — par l’intelligence, la finesse, le soin qu’il porte à la traduction du sublime Trêve de Louise Marois. Une des plus grandes poètes du Québec, je l’écris avec certitude.

La traduction, en plus de garder intact le goût du jeu et du risque, la vérité crue du recueil initialement publié en français chez Triptyque, donne à l’écriture de Marois une amplitude non pas nouvelle, mais bien un aplomb révélé par l’anglais. Comme si une même rivière dévoilait ses courants inverses, la réécriture de Bradford magnifie le texte, portant à la lumière les trésors du texte premier. Parce que les poésies québécoises anglophones et francophones se vivent encore trop en vase clos et pour la qualité remarquable des deux textes, il ne faut pas bouder son plaisir de déposer côte à côte Trêve et Ring of Dust dans sa bibliothèque. Un texte à lire et à relire, en français comme en anglais.

ce silence que je n’ose pas finir
Entrer dans Patience, c’est visiter plusieurs amies : Sylvia Plath, Carole David, Marie Uguay, Virginia Woolf, Anne Hébert, Nicole Brossard. À ce nombre s’ajoute le nom de Juliette Bernatchez, qui éblouit avec ce premier recueil qu’on pourrait croire en retenue, mais qui — en vérité — donne voix aux silences, aux pudeurs, de celles et ceux qui observent et analysent avant de se saisir des verbes d’action.

quand j’arrive à
tout bloque
on ne saisit pas l’ardeur
mes réactions figées
ma volonté à rendre droit

Dans une limpidité éloquente, un moi multiple se rameute, s’organise. La parole gagne en courage et témoigne de son rapport à soi, à l’autre, au recommencement perpétuel de ces échanges. De ce long exercice d’assouplissement résulte un texte beau, flamboyant dans sa réserve. Un texte qui n’exige aucun autre artifice, car la beauté se suffit à elle-même.

Oui. Parfois, visiter des ami·es est tout ce dont on a besoin.

Photo : © Justine Latour

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