« Des fois, il suffit juste d’ouvrir la porte. Laisser rentrer l’air. Oser voir ce qui se cache derrière, et l’ouvrir. Choisir le risque de l’inconnu. Accepter ce qu’on ignore. Une nouvelle page. Un nouveau départ. »
– Alexandra Stréliski, Inscape, full live concert

L’heure est bleue. Quelques flocons en soubresaut étirent l’hiver, son calme enveloppant, sa lenteur salutaire. Au piano, Alexandra Stréliski envoûte de ses doigts, de ses mots, de sa présence. Je cherche dans quelle ville se déroule le concert que j’écoute. Aucune information. J’aime le manque de contexte. Je ne pense pas qu’il soit toujours nécessaire. En musique comme en poésie, les sons surgissent, précèdent souvent la marche du monde. L’heure passe du bleu au noir. Des lumières douces s’allument. Je m’affaire à des allers-retours entre les livres et l’immense fenêtre au salon.

rentrer son ventre en faisant l’amour
Avec son premier livre à mi-chemin entre le journal, la poésie et l’archive, Maxime Desmeules signe un texte fort, une chanson triste, malheureusement connue de toutes les femmes. De la petite enfance à l’âge adulte, l’autrice retrace les violences ordinaires qui ont marqué son parcours, jusqu’à celles, difficiles à lire, desquelles on devine les cicatrices encore fraîches. Par son geste d’écriture, Desmeules convoque aussi bien les systèmes d’oppression internalisés que ceux familiaux, amicaux, professionnels, obstétriques et juridiques. Le récit devient plus grand que celle qui le porte, il devient une photographie trop claire pour en démentir la véracité, le portrait d’une société obsédée par la docilité des corps féminins. Photos, découpes de journaux et courriels administratifs appuient la mémoire. Dans Pleurer à La Senza, le choix des collages fait sourire autant qu’il déstabilise; voici une voix qui a trouvé chez Moult Éditions une maison qui lui sied.

Le bruit de mes colères s’apaise un moment. Je peux tout à coup les entendre. Comme si toutes celles présentes hurlent pour ma défense. Pour moi. Pour me soutenir. Me dire que je suis valide. Entendue. Jamais autant de soutien ne m’a été apporté que par ces inconnues du bon côté de la rue. En moi, toutes les Maxime pleurent dans leurs bras.

tresser les chevelures du vent
Les éditions La Morue verte ont publié l’automne dernier les eaux, un livre d’une beauté immense, tant dans l’écriture que dans ses reproductions, papiers et couleurs. Réunies lors d’une résidence artistique à Admare, centre d’artiste en art actuel aux Îles-de-la-Madeleine, et en collaboration avec l’organisme Attention FragÎles, les autrices et photographes Alphiya Joncas (Il fait bleu, Omri), Claire Moeder (Le ventre des roches, Le Noroît) et Anne-Marie Proulx (Le jardin d’après : Sur les traces du premier jardin d’Anne Hébert, Loco) ont marché ensemble les côtes madeliniennes et leurs zones d’érosion en période de tempêtes. De cette déambulation est né un texte phare, une ode aux falaises — à ce qui, mille fois chaque jour, change de visage —, aux sororités qui se déploient dans une perspective écoféministe aussi bien que dans l’intimité des secrets qui prennent ici la forme de poèmes et de photos sublimes.

On pourrait penser que tu grondes, mais c’est ton cœur qui bat plus fort que les nôtres. J’ai collé mon oreille contre ta cage thoracique. Tes battements ne sont pas venus de là mais de partout autour dans cet espace qui nous enveloppe. Ce sont nos cœurs qui battent à l’intérieur du tien.

Le tour de force de ce livre réside dans l’unité de ce qui le compose. Six mains et autant d’yeux façonnent les fragments offerts dans des langues minérales et habiles où le sensible ressemble à des incantations, à des sorcelleries d’une autre époque, montées des grottes, émanant des sables, portées par le vent, gardées dans les ressacs d’où plusieurs rituels prennent forme. C’est un livre à (s’)offrir, auquel on revient sans cesse et qui, comme la mer, ne cesse de fasciner lecture après lecture, image après image. Là où se raconte l’eau sauvage naissent des solidarités animales et humaines, des forteresses qui se tiennent fières dans le vent, sous le visage des falaises.

au revoir
« Dans un monde où la photographie est devenue un flux, où l’image circule, se dissout dans l’immatériel, ce livre est un geste de résistance. »

Avec au revoir, l’artiste multidisciplinaire Lawrence Fafard signe un premier livre touchant qui retrace dix années de travail photographique où la lumière donne naissance à de nouvelles configurations collectives. Fort·e d’un travail qui fait dialoguer le réel et l’imaginaire à travers des portraits épurés, voire évanescents, l’artiste présente ici un corpus de soixante-dix photos en couleurs et quelques dizaines de poèmes épars écrits en anglais comme en français.

Dans un renversement, là où les mots sont puissants chez Desmeules, les images sont ici le cœur du projet; tantôt superposées, tantôt réimprimées ou collées. Les mots, quant à eux, touchent leur apogée lorsqu’ils sont traités dans l’espace comme une matière visuelle, proposant un déplacement de la pratique d’écriture, alignée à celle de la photographie. Les uns mis en relation avec les autres illuminent le perçant des regards des modèles, leurs histoires réelles et inventées que l’on devine par les médiums utilisés pour en traduire la mémoire.

La qualité du livre épate et la direction artistique, signée par Maude Turgeon de Demande Spéciale, crée une narration forte qui témoigne du legs du photographe tout en soulignant son travail d’exploration d’une féminité affranchie du regard masculin et de sa position politique quant aux questions de genre. Un retour, une revisite, qui se présente non pas comme une conclusion, mais comme une trace de ce qui a été, de ce qui a changé, de ce qui continue de se définir.

Parce que souvent, il suffit d’ouvrir la porte, de laisser rentrer l’air et d’oser voir ce qui se cache derrière.

Photo : © Justine Latour

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