Le matin s’ouvre sur une lumière franche, une lumière qui annonce le froid de l’hiver. De la terre gelée aux cieux peinturés de bleus et de roses discrets, tout dit qu’il est temps de ralentir, de se déposer au creux de soi-même. Dans le lit, une respiration lourde. Celle d’un enfant ou d’une personne aimée. Un bras d’horizon s’étend par-dessus l’autre, attrape un livre, allume la chandelle. La main tire la couette de plumes d’oie jusqu’au menton. C’est un jour de congé volontaire où le temps est un luxe indispensable. Un jour où rien — ou si peu — ne sera fait. Le livre est une promesse : les bouleversements seront féconds.

un cardinal moitié dieu moitié deuil
Quatrième titre de la poète, essayiste et chercheure Andréane Frenette-Vallières, J’avais une ombre est une caresse au langage, un monde fin peuplé d’oiseaux, de créatures poilues, de monstres aquatiques, où continue de se déployer le talent céleste de celle qui invente.

Entre récit, prose et poésie, l’autrice crée une œuvre minimaliste foisonnante où la clarté de l’énonciation, de la pensée, n’égale que le mystique des sentiments. Seule la vérité compte. Du moment qu’elle est écrite, elle devient littérature.

Le livre se lit comme une offrande, une pudeur à demi dévoilée. Ici, l’enfance est femme est animale est une ombre. Dans les noirceurs d’une succession de renversements, une lueur à peine perceptible vacille entre un corps et son double. Bien qu’elle y soit à l’étroit, voire étouffée, c’est dans cet interstice que la parole devient possible, qu’elle affirme ce qui compte, ce qui fuit, ce qui change. Les maisons, la grand-mère, les effraies, les montagnes.

On y lit les territoires réels et inventés de l’écriture. Les conditions hivernales qui la soutiennent; le rampant, les chandelles, le lait chaud et le cardinal cent fois raconté. C’est l’histoire d’exodes volontaires, d’exodes forcés, de vents laissés derrière dont l’odeur s’accroche entêtée à la chevelure. C’est Juillet, le Nord, Sestrales et Tu choisiras les montagnes, son œuvre entière qui se rencontre dans un aveu encore inconnu.

La voix et son ombre entrent en elles-mêmes pour commencer ce que la poète, musicienne et professeure Laurance Ouellet Tremblay nomme la vie virée vraie. C’est la fin, peut-être, du dénombrement des matériaux de fabrication pour la poète. Le début d’un cycle d’écriture affranchi de l’énonciation première où le futur veut s’inviter.

Je n’ai plus de chat — l’ai conduit à la mort. Je n’ai plus d’amoureux — l’ai remplacé par des fictions. Mille alliances se réalisent simultanément sans qu’aucune entame ma fermeté. Certains secrets mûrissent loin dans le limon, d’autres du côté des floraisons. Me voilà devenue une terre, j’apprends à être libre.
— Andréane Frenette-Vallières

J’avais une ombre est une fable philosophique, un poème, une chanson. Et si on écoute bien, on y entend la contre-mélodie d’un chant sacré, la formule qui apprend la juste manière de tenir la main de l’autre au creux de son être.

voici la fête enragée qui m’habite
Ce n’était qu’une question de temps avant qu’Audrée Wilhelmy, finaliste au Prix de poésie de Radio-Canada en 2023, ne fasse paraître un livre sur lequel il est écrit poésie. Si le style apparaît depuis un moment dans ses romans — tantôt sous forme de vers, tantôt sous forme de chansons, de ritournelles, de potions magiques —, c’est davantage du côté du manifeste que se lit Incante.

Ici, c’est odorant, ça faisande, ça sorcière. C’est grandiose, érudit. De manière autoréférentielle, l’autrice gonfle les rangs de ses créations pluriformes avec ce recueil qui participe à son univers charnel, peuplé de femmes, de sexes, de violences, de désirs, de liberté. Ce livre s’inscrit dans une dynamique plus grande que la littérature, que les curieuses et curieux peuvent suivre depuis le premier portrait complet fait de l’autrice et de son univers par la revue Lettres québécoises à l’automne 2017. Depuis, l’artiste documente sa création et sa vie qui sont absolument indissociables. De sa maison-atelier, La Sauvagine, Audrée dessine, peint, sculpte, fait des bijoux et des talismans, manipule des presses anciennes, crée des dentelles, des vêtements qui l’habillent. Elle vit au rythme des saisons, accompagnée de ses bêtes et de son homme, occupée par les soins à donner à sa terre et à son œuvre.

Bien qu’Incante se rapproche davantage d’un retour à ses premiers livres plus vrais, moins polis, que sont Oss et Les sangs, on voit dans cet élan — car c’est bien de ça qu’il s’agit — une émancipation de ce qui a déjà été, tout en s’inscrivant admirablement en continuité avec son projet de vie.

Exit les hommes. Avec Incante, seules les femmes ont droit de cité. Et on les entend, monumentales, à travers la voix sonore de celle qui écrit ce livre savant comme on arpente, jusqu’à l’obsession, les potentiels des rages sublimes qui agitent nos corps.

trouve les arcs de ta gorge/dis ma pugnace/ma rigole//répète/ma farouche crevée/mon printemps/ma vase//bravache/à t’en croire/accore féroce

Le texte est dense et mythique : une poésie d’une autre époque, décalée des coutumes et des modes, à l’image de son autrice. Il y a beaucoup à fouiller, à découvrir, parmi ces ongles qui creusent, ces dents qui mordent. C’est la juxtaposition de plusieurs mondes, de plusieurs époques où apparaissent, sanctifiées, Daã et vingt-cinq religieuses. C’est habile, même s’il reste encore un peu d’élagage à faire pour tisser un chemin qui rend plus puissante la pensée.

N’empêche, Incante est un feu dans la nuit. Un chant vital en ces temps troubles. Il me tarde de lire son deuxième titre en poésie, il me tarde de saisir l’ampleur de ce qu’Audrée Wilhelmy couve. Car sous la voix du nombre, il me semble que se cachent d’autres choses encore plus puissantes.

les sentiers de neige
En rafale, comme un vent qui souffle sous les sapins, je me permets de pointer trois titres à ajouter à votre collection. Quand j’écris d’même, poésie complète et posthume du regretté Jean-Sébastien Larouche; les fanzines difficilement trouvables, mais néanmoins existants dans certaines librairies indépendantes de Marc-Olivier Lavoie (Vie de chômage), voix montante de la poésie montréalaise; et de Jonathan Roy (Blackhall à travers la vitre), une des plus grandes voix acadiennes actuelles.

Photo : © Justine Latour

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*Vers tiré de Poignées d’averses de Jean-François McDonnell (Éditions du Quartz).

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