L’air frais, celui qui marque le changement, se lève dans ma chambre comme le jour qui s’entête à reprendre. Sur l’écran je lis « Le Liban au bord du gouffre ». À quelques jours d’un anniversaire terrifiant, Israël se déchaîne sur toutes ses frontières, et par-delà.
Le matin passe dans une forme de honte sourde, de paralysie du cœur. Je me pose au Salon de thé. Sur l’écran je lis des mots d’horreur. Des dizaines de milliers de Libanais ont fui les zones bombardées pour chercher refuge à Saïda ou à Beyrouth. Les motifs sont réguliers. Le Sud. Impossible d’ignorer l’écho génocidaire qui s’étire depuis la Palestine. Sur la table, le thé fume dans une robe oscillant entre l’orange et le brun. Je pense au Liban, à ses montagnes, aux abricots. Je souris gravement en ouvrant Requiem d’un après-midi.
Nada Sattouf. Poète imprenable à la langue divine. Punk aux mille destins. Libanaise. Québécoise. Je veux écrire sur ce livre, mais la vérité, c’est que je ne sais pas faire. Alors je lui envoie un message. Comme toujours, elle répond avec la grâce du Proche-Orient.
J’ai les larmes aux yeux et un nœud à la gorge. […] Je t’embrasse jusqu’à la fusion de nos battements de cœur qui jouent en poésie.
quand vous mourrez de nos amours
4 août 2020. Port de Beyrouth, silo 12. 18 heures 7 minutes. 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium explosent, changeant à tout jamais le cours des vies de milliers de personnes mortes, blessées ou sans-abri. Débute alors un deuil interminable. Un deuil dans un deuil dans un, pour paraphraser la poète Geneviève Blais. Nada met trois ans, une mer et autant d’océan avant de trouver les mots nécessaires pour écrire son requiem. Un texte sublime et étanche où s’exposent nombre d’absurdités systémiques, systématiques, dans une langue volontairement rompue, à l’image de son sujet. Un texte où les vers prennent la forme des deuils infinis du pays, devenant labyrinthes, recommencements, enchevêtrements. Car écrire sur les deuils ne veut pas dire les traverser ni en voir la finalité.
Entre les voix multiples d’un je mutilé se déploie celle des déplacés qui, épaules lourdes, sont toujours décalés dans leurs énonciations. Cette affliction, je la lis en écho chez Sarine Demirjian, qui tisse la lune dans son premier recueil, Un froid qui ne me quitte pas. Un peu au nord du croissant fertile, en terre arménienne, elle écrit cette posture de l’entre-deux nos yeux portent l’empreinte d’une douleur transmise/ils évoquent une tristesse n’ayant pas besoin d’être nommée.
Retour au Liban. En lisant attentivement, je vois poindre le parcours de Nada. Celui de ses épaules, de ses migrations, de ses deuils. Celui aussi de la réconciliation avec son histoire, avec ses voix maternelles; un liant permettant de rapprocher deux parties pour en atténuer le déchirement.
une paire d’yeux me reprise
pour qu’avance mon squelette
tout droit
le chant on l’apprend hors cadre
quand mieux vaut poser une vague
sur la poitrine de quelqu’un
Dans ses formulations françaises qui empruntent à la syntaxe arabe, l’autrice surprend et éblouit. Chaque fois, Nada Sattouf mène, à elle seule, une révolution linguistique. Ce titre ne fait pas exception. Il est une leçon extraordinaire de poésie, d’altruisme.
Il y a sur cette terre ce qui mérite vie1
C’est une chance immense que nous avons d’enrichir notre littérature de sa voix qui en porte tant d’autres.
en terrains minés
Ce n’est pas un livre, mais un cadeau que le retour en poésie d’Aimée Lévesque avec Parmi les femmes. Véritables carnets de voyage écrits sur une décennie, ces portraits lyriques de femmes relayées dans l’ombre de leurs compagnons et de l’Histoire sont une source remarquable de savoirs et d’amour. Car il faut aimer les femmes pour mener une enquête aussi exhaustive qui a demandé à l’autrice l’apprentissage et la réactivation de neuf langues.
Trait d’union entre les pays de l’ex-Yougoslavie, l’Autriche, la République tchèque, la Suisse et l’Italie, Lévesque suit les vestiges de vingt-huit femmes qui, de manière fantomatique, s’appellent entre elles. Sans occulter leurs destins, la poète couvre les espaces vides en brossant son propre portrait, s’interrogeant sur ses appartenances, réaffirmant du même souffle que la vie des femmes est politique. Dans son sillon, ces vers d’Iris Grondin : apporte-moi la chance dont j’ai besoin/en échange je t’amène des vies/j’en ai plusieurs.
Par un habile jeu entre prose et poésie, Lévesque réussit à faire tenir des vies entières, leurs éclats et leurs mystères, en quelques pages à peine. Par la syntaxe audacieuse, on mesure l’assurance gagnée depuis la parution de son premier recueil, Tu me places les yeux.
je préfère chaque fois mes traductions — elles portent le poids du travail à l’aveugle
Impossible de parler de ce livre sans évoquer les traductions faites par l’autrice. Si elle écrit le poids du travail à l’aveugle, c’est que le chemin se fait de l’intérieur. Du fait de sa double posture de femme poète, elle traduit les textes dans une exactitude sentie, qui conserve le sens.
Avec Parmi les femmes, Aimée Lévesque incarne la patience longue de celles qui changent le monde. Ce titre est une preuve supplémentaire que c’est par les femmes que les femmes existent.
le musée juif au peigne fin
pour te reconstruire donna
moi t’aurais-je aussi menée muette
jusqu’à la cache dorée?
Cérémonies de souvenirs, prières, plaidoyers pour les langues et la vie, ces livres sont une chance infinie de rencontres avec le monde dont nous faisons partie. C’est le début d’une mise en lutte où l’indignation et la colère sont des mots d’amour. Des mots pour protéger, ici comme ailleurs, les vies des femmes.
Photo : © Justine Latour
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1. Ce vers est de Mahmoud Darwich.












