L’été, pour celles et ceux qui aiment lire, et qui doivent en parler dans une chronique, est une saison trouble. D’abord, on doit tourner le dos aux livres qui nous attendent depuis trop longtemps déjà — j’admets avoir triché —, puis on épluche les programmes des maisons d’édition en quête de ce que les gens liront dans les mois à venir, on évalue les propositions, applaudit les retours attendus, s’étonne devant des audaces. C’est une période où on se laisse ensevelir par tous les possibles de l’automne littéraire, un mélange de promesses — on veut tout lire — et de deuils — on ne peut pas tout lire.

Au cœur de la mine
Arrêt obligé sur Amiante de Sébastien Dulude, le sentiment qu’il fallait absolument lire cet ouvrage : il le fallait, oui, et je ne peux que vous encourager à faire de même.

On connaissait Sébastien Dulude pour sa poésie et son sens aigu de la performance, c’est donc une belle surprise de le retrouver avec ce roman qui nous amène au cœur des Appalaches, à Thetford Mines, où l’écrivain a lui-même résidé dans les années 1980. Ce texte raconte avec éclat une époque et un lieu, les espoirs et désordres d’une ville minière, les passions et perturbations de l’enfance et de l’adolescence. C’est surtout le portrait plus que réussi d’un personnage, Steve, fils d’un mineur colérique et d’une mère effacée, qui traverse ces transitions parfois périlleuses qui nous mènent vers la vie adulte. Il y a la faune hétéroclite du quartier Mitchell, l’amitié neuve et profonde avec un voisin du même âge, les virées à bicyclette, les cabanes construites au milieu des bois, les Tintin et les poches remplies de gommes aux cerises — la sérénité lente d’une jeunesse qui se construit. Quand un drame arrive, quand tout ce qu’on croyait stable prend feu — « j’avais toujours cru que le feu ne m’atteindrait pas » —, le temps s’arrête et nous transporte cinq ans plus tard, où on suit ce qui reste après, ce qui naît au milieu des ruines.

Dulude ne peut que marquer des points avec son écriture — le poète n’est jamais loin — sensible, percutante, avec son délicieux assemblage d’ingrédients de notre imaginaire des années 1980-1990, avec cette prose riche d’élans qui ne disent pas tout, qui ne révèlent pas complètement. Je suis sorti sonné et émerveillé par cette solide fiction qui aborde finement les identités en définition, les violences subies ou imposées et les difficultés de se construire un monde à soi.

L’heure des bilans
La pandémie. Suffit d’écrire ce mot, et les images reviennent : le choc, la culpabilité, le temps retrouvé, l’isolement, les défis de la vie parentale, les deuils… Deux ans après la fin de ce chapitre, voilà que le sujet commence à surgir dans la fiction, et je m’en réjouis puisque cela permet de consigner une époque, des émotions, alors que le temps file et que s’oublient déjà les résolutions d’alors.

La pandémie n’est pas le sujet principal d’Entre l’île et la tortue de Karine Rosso, pourtant, cette période d’hésitations et de déséquilibres offre un environnement éclairant pour cette plongée introspective de la narratrice qui profite du confinement pour revenir à l’écriture de récits de voyage en Amérique latine entamés deux décennies plus tôt. Entre les défis de ce projet de création — comment retrouver les bons mots, comment se souvenir —, la narratrice jongle avec les aléas de la pandémie, avec des problèmes de santé préoccupants — une vue qui se brouille — et avec ses observations d’une ville qui se transforme (itinérance, précarité, drogues, etc.).

Alors que la narratrice souhaitait revisiter son passé, elle se dépêtre avec un présent et ses failles, qui se nourrissent et s’éclairent d’ailleurs de ses périples lointains. Un chemin se trace, un autre surgit, et c’est ainsi, la vie est parfois une dérive. Ce roman sur la perte (« quelque chose doit mourir en toi »), sur ce qui se brise en soi et autour de soi, sur l’engagement — et l’épuisement inéluctable qui surgit au détour —, sur le pouvoir (ou non) de la littérature demeure un poing levé, une courageuse façon de résister. C’est le bilan d’une vie, un moment d’arrêt, mais aussi un autre réveil, une transformation — car il le faut bien.

Choisir la joie
Que garde-t-on de ces rêves de grandeur, de révolution, d’embrasement? Comment peut-on les conserver vivants? Steve Gagnon propose une réponse à ce doute qui s’installe parfois au creux des poumons avec le touchant récit Genèse d’une révolution sans mort ni sacrifice. Une femme, Xavière, mère du petit Julien, s’installe en campagne, dans la vieille maison familiale, aux côtés de sa mère, attachante Carmel. Se greffe au trio Yann, amoureux de Xavière, père de Julien, qui les rejoint dès que le calendrier le permet. Ce cadre où la nature triomphe, où les arbres, champignons, rivières ouvrent à un monde toujours plus grand, est propice au recueillement, aux questionnements et aux regards obliques sur les choix passés. Malgré la douceur de cette vie, malgré le réconfort de cette maison qui grince et de cette nature qui se fout des règles, malgré la profondeur de ces liens humains et la chance inouïe de voir grandir un jeune humain, une angoisse demeure devant le constat d’un monde à la dérive et de toutes ces luttes à mener, devant cet héritage chaotique qu’on transmet aux générations futures.

Comment croire que l’émerveillement demeure possible, comment accepter que la joie est un chemin qui peut se fréquenter sans regret, comment incarner la résistance même à petite échelle? Steve Gagnon parle de ce legs qu’on peut construire et partager avec patience, avec amour, en dépit des tempêtes et des inquiétudes.

Trois petits morceaux de l’automne, comme autant de présages de toutes ces feuilles au vent — il y en aura plusieurs autres. Je termine d’ailleurs cette chronique alors que m’attendent les dernières pages du fort réussi Petite-Ville de Mélikah Abdelmoumen — vite, vite, le point final que j’y retourne —, puis ce nouveau Dominique Fortier, La part de l’océan, qui me gobera assurément quelques heures de sommeil. Que votre automne littéraire soit faste et vaste!

Photo : © Louise Leblanc

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