L’été se termine, et je mesure la beauté des jours passés à ces morceaux de vie collectés, aux coquillages ramassés avec fiston sur le bord du fleuve, aux photos qui dorment au creux de mon téléphone, aux mélodies chantées à tue-tête pendant les festivals, à la bouteille de vin non ouverte avec des amis et qu’on s’est promis d’ouvrir uniquement lors d’une prochaine soirée…
Est-ce cela vieillir, mieux cueillir ce qui nous est cher, le protéger, être davantage à l’écoute de ce qui nous entoure et nous chavire? À cette liste, cent autres fragments, notamment ce chemin de livres lus au cours des dernières semaines. En pile, sur la table du salon, des livres fanés, jaunis, tachés, à la couverture pliée — la randonnée —, des pages gondolées — la gourde qui a coulé dans mon sac de tennis. Mes livres respirent d’un temps, d’un lieu, et les revoir avec leurs blessures, leurs rides, est une preuve, un témoignage de ce que je souhaite préserver des derniers mois.
J’ai d’ailleurs envie de parler ici de certaines lectures qui abordent ce qui est gardé des routes traversées, des épreuves, des rencontres, des fantômes qui nous hantent encore, même des années plus tard.
Un fantôme en bandoulière
Je regarde l’ouvrage de Nathalie Plaat, couverture blanche, mes doigts imprimés sur la couverture — le jardinage, le désherbage, et le souhait d’y retourner dès qu’une minute se libère.
Grand livre d’amour et de deuil paru il y a presque un an, Mourir de froid, c’est beau, c’est long, c’est délicieux offre en 216 pages emplies autant de douceurs que d’élans un portrait de ce qu’une relation intime peut transformer. Nathalie Plaat s’adresse ici à son premier amoureux, un homme qu’elle a aimé tendrement et qui a transformé son existence, « point de départ à toute élaboration du désir », un homme qui a glissé vers la folie, psychoses répétées et hospitalisations, jusqu’à une disparition restée sans réponse.
Aujourd’hui, alors qu’elle porte ce « fantôme en bandoulière », Plaat retourne avec tendresse à la source d’une histoire, d’une fusion, d’un désir qui ne s’explique pas, la fougue de l’adolescence, une série de souvenirs heureux, puis lève un regard franc sur les dérives, la distance inévitable, la rupture malgré les liens qui ne disparaissent jamais tout à fait.
En parallèle, nous accompagnons Plaat, psychologue clinicienne, dans son bureau de Sherbrooke, où elle accueille ses patients et patientes. Nous comprenons vite que sa pratique, marquée par l’accueil, la douceur et la curiosité, est vivement influencée par cette relation passée. Avec humilité, elle parle de ce métier, « le plus beau », qui « permet de nous poser là, sur le rebord des mondes », « ni héroïne ni sauveuse, simplement là ».
Ce magnifique livre, touchant, humain, est publié dans la jeune collection « Les salicaires » des PUM, une collection qui, avec ses trois premières publications de haut calibre, mérite assurément d’être surveillée.
Ce qui nous reste
Je regarde le roman Souches de Myriam Ouellette, presque comme neuf, lu d’une traite, un jour de pluie. Les enfants autour, ma petite bulle, les éclairs et le tonnerre alors que je côtoyais une autre tempête, celle de l’autrice luttant avec une leucémie agressive qui l’a contrainte à recevoir une greffe de cellules souches données par son frère, seule voie de sortie pour assurer sa survie.
De sa chambre d’hôpital, Ouellette regarde la maladie droit dans les yeux, avec lucidité, malgré la tristesse, les craintes, le fardeau de laisser derrière ses trois enfants, « emmuré[e] dans un présent immuable, un présent cerné de mort ». Ce moment d’arrêt, défilement de jours dans un monde figé par la maladie où « la principale occupation consiste à survivre », réveille des souvenirs, l’enfance, les mois juste avant la greffe, l’annonce de la maladie, la chimiothérapie; elle remonte par bribes la genèse de ce qui la constitue, mi-québécoise, mi-juive marocaine par la lignée maternelle.
Entre les échanges avec son frère, les visites de sa mère, de son amoureux ou des médecins, les discussions avec les infirmières ou infirmiers, la présence rassurante de la tante-fée ou les traitements éreintants, les jours se succèdent, lentement, le ressassement de souvenirs qui surgissent librement, les questions qui se bousculent (« Où le mal fait-il souche? »). On goûte ensuite à la vie d’après, celle où il faut apprendre « à vivre sur la pointe des pieds », les peurs lovées au fond du cœur. Ce livre fort réussi permet de saisir ce qu’est la vie lorsque « le courage, c’est tout ce qui nous reste ».
Dans la tête d’une écrivaine
Je regarde Dans la crypte de Sara Danièle Michaud, livre informe, mélange entre le récit, la fiction et l’essai, coins tout écornés, nombreux passages surlignés en jaune, une facture de la fraisière voisine laissée en son creux.
Dans « un flou entre savoir et ignorance, ce livre est un témoignage », lance Michaud d’entrée de jeu avant de poursuivre : « et peut-être qu’il sera aussi une trahison ». L’élan naît d’un événement tragique, le suicide de la sœur d’une amie qui a sauté d’une falaise avec son fils. Cet acte ramène l’autrice à ses origines, aux lieux de l’enfance, à sa famille, aux fuites nécessaires, à cette autre amie qui a aussi choisi d’en finir, à des histoires tenues trop longtemps à distance.
J’ai trouvé ce texte, fuyant toutes catégories, d’une puissance rare, c’est une plongée vertigineuse dans la tête d’une écrivaine, « celle qui n’ose pas parler, celle qui n’a que l’écriture, le geste des faibles et des fous », une femme qui se pose des questions, qui se débat avec des pensées obsédantes, qui cherche à (se) comprendre, qui quadrille un terrain vague cherchant à délimiter ses élans et ce que signifie le fait d’être témoin.
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Je regarde les autres titres sur cette pile de livres lus — et dire que je ne parle pas ici du génie de Paul Kawczak et de son livre Le bonheur, qui aura un chemin étincelant cet automne —, je regarde ces titres de mon été 2025, et je continue de croire, encore et toujours, que la lecture peut nous aider à devenir de meilleurs humains.
Photo : © Louise Leblanc












