Il y a des livres qui s’invitent à soi avec insistance. La possibilité de les lire devient, alors, presque une obligation, une exigence. Architectures de la joie d’Anaïs Barbeau-Lavalette et Steve Gagnon entre dans cette catégorie, un spectacle manqué à regret à la Maison de la littérature, le texto d’une collègue retraitée (« ça fait tellement de bien, je lis lentement pour que ça ne finisse jamais… »), les exclamations d’une lectrice expressive sur le traversier du retour à la maison, puis la recommandation sentie d’une collègue de la bibliothèque. Tout converge vers ce moment : je l’emprunte, le lis en une soirée — une heureuse soirée. Ce livre venait à moi, je l’ai cueilli comme un fruit bien mûr.

D’autres livres nous rejoignent de façon moins directe. Ils dorment sur une table, parmi d’autres, parfois pendant longtemps, ils s’épuisent à soutenir notre regard, l’espoir vain, nous résistons. Puis, sans raison, un soir, un matin, nous les saisissons, les apprivoisons, la couverture, les premiers paragraphes, notre histoire commence.

Le choix du ravissement
Après cette plongée avec Barbeau-Lavalette et Gagnon, une envie forte de prolonger le sentiment, de m’imposer un cycle au cœur de la joie. De la pile, je m’empare de quelques titres, romans et récits. J’ouvre La société des arbres de Natalie Jean, et tout s’illumine, je sais que je trouverai là un livre-ami. L’autrice nous immerge dans l’existence d’Alice, une femme « vivante, libre et anonyme au milieu des arbres ». Au cœur de la forêt, un petit chalet douillet, un territoire apprivoisé par cette écrivaine qui a pour tout projet, maintenant qu’elle a quitté la ville, de « cultiver la lumière, métisser la forêt, étendre [son] jardin tentaculaire ».

On respire mieux à côtoyer cette « solitude exquise », les joies et beautés de la nature livrées en un élan de cœur, les parulines, mésanges et autres bruants, la mélisse, le sabot de la Vierge et toutes ces plantes qui réveillent nos sens, les chevreuils, renards, grenouilles et autres invités du hasard. L’anarchie harmonieuse d’un monde qui se déploie librement.

On jardine avec la narratrice, tout est possible, on marche ces sentiers, on observe ces pierres, on imagine ces espaces qu’elle a affublés de surnoms, beaucoup de preuves d’une affection sans faille pour cet univers adopté. On s’émeut devant la délicatesse des gestes, le respect d’un environnement qui n’a besoin de personne, la débrouillardise d’un quotidien sans eau courante, sans électricité, le contact chaleureux avec le vivant.

Cette histoire, elle la partage avec son amoureux, Sam, souvent absent pour mener à bien ses aventures artistiques, mais tout aussi investi dans la création de ce domaine à eux. L’autrice consacre de belles pages à cette relation vécue en douceur, en rêves et en enthousiasmes partagés. Ensemble, ils apprennent à regarder passer le bonheur, à le récolter.

J’ai fermé cet ouvrage en gardant la magie des levers et couchers du soleil, la force de la lenteur, la soif du dépouillement (« sans superflu, on se sent plus léger, plus calme »), l’enchantement des jours de pluie. Il est possible de choisir le ravissement. Il faut se rappeler que ce monde peut exister, qu’il existe, que tout part d’un rêve, et que « le rêve est une plante fragile, il faut s’en occuper ».

Je ne sais trop comment conclure cet hommage à un livre aimé. Peut-être en citant Natalie Jean elle-même : « En refermant un bon livre, on regarde autour de soi, rien n’a changé, et pourtant, tout est différent. » Je confirme, rien n’a changé, tout est différent.

Apprivoiser le silence
L’appel du large se poursuit, la couverture du récit Le fleuve debout de Danielle Dussault, une huile du peintre Clarence Gagnon, m’avale. Ce livre marche sur les mêmes pistes que le roman de Natalie Jean, un écho, une parenté d’esprit, bien que le cadre diffère grandement. L’autrice se trouve, le temps de quelques semaines de résidence d’écriture, dans le chalet où Gabrielle Roy passait ses étés à Petite-Rivière-Saint-François. Elle s’appuie à cette grande écrivaine, comme à une « main tendue dans la nuit ».

Ce moment suspendu, expérience d’un isolement complet, « l’immobilité est un voyage », permet une plongée au cœur des silences — aussi forts que des présences —, de la création, des deuils et renaissances. La solitude, « compagne douce, parfois rude, mais impérieusement nécessaire dans une vie dédiée à l’écriture », ouvre la porte aux bilans et aux nouveaux élans, la mémoire à tamiser pour mieux se propulser vers l’avenir.

La nature occupe ici aussi une place de choix : le fleuve comme un personnage principal, les horizons majestueux, la faune et la flore observées au fil des marches, les guêpes étourdissantes, cette reconnaissance que la vie qui nous entoure triomphe de tout.

L’écriture avance et recule, comme les vagues qui frappent la rive, se fragmente comme autant de coquillages trouvés au fil des déambulations. L’écriture épouse le paysage, les marées, la rive boueuse, les rochers pointus ou la falaise.

Comme chez Natalie Jean, ce livre s’avère un souhait pour moins, une envie de détachement, un espoir de libération. Il y a une perspective de joie paisible, mais, chez Danielle Dussault, il y aura des sacrifices à faire, des amours à laisser mourir, des fuites à poursuivre.

Se laisser porter par les grands vents
Je clos cette chronique avec un clin d’œil à un titre qui se marie si bien avec les deux précédents. Vent debout de Claire Vigneau, récit d’une grande dignité, nous amène aux Îles-de-la-Madeleine, loin des images de cartes postales, portrait d’une nature sauvage et grandiose, de vents frénétiques et d’une enfance qui fait renaître une époque, des gens, des lieux, des gestes. Il y a une formidable tendresse dans Vent debout, un héritage précieux transmis à celles et ceux qui nous suivent, un appel au grand large, une — on y revient — architecture de la joie.

Voilà, la boucle se clôt ainsi, ouvrez les fenêtres, écoutez la respiration du monde et osez l’imprévu.

Photo : © Louise Leblanc

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