C’était l’anniversaire d’un ami, une nouvelle décennie à célébrer, des dizaines de personnes rassemblées en ce froid samedi de février — la piste de danse était remplie, les enfants se lançaient des défis impossibles, les rires réchauffaient la salle. Au cœur de la soirée, une conversation pourtant joyeuse, et soudain cette phrase presque chuchotée, déposée comme un point de suspension : « On naît, on meurt, le reste n’est qu’un claquement de doigts. » La personne m’a souri, et en me fixant des yeux, a fait le mouvement des doigts, un bruit vif — clac.

Le souffle d’un enfant
J’avais mis ce livre — Une certaine tristesse de Mattis Savard-Verhoeven — dans mon bagage, je l’ai entamé le lendemain matin de cette soirée, mon fils aîné dormait encore dans le lit voisin de la chambre d’hôtel, mon plus jeune était parti à l’extérieur avec ma conjointe. Les premiers mots, Toi et moi on est faits du même silence, le début d’une phrase qui ne s’éteindra pas, un long souffle, la parole d’un enfant, probablement entre 10 et 12 ans, on ne le saura jamais, une voix se lance et traverse les 140 pages de ce premier roman dont on entendra beaucoup parler ce printemps. Je l’ai lu d’un trait, captif, l’instant d’un trajet de retour de Sherbrooke.

Le jeune s’appelle Noé, on ne peut s’empêcher de penser aux références symboliques de ce choix, et a choisi de fuguer après un exercice de simulation de fusillade dans son école. Il fuit, sans regarder derrière, et il écrit, se raconte, se dévoile. Rapidement, la figure de sa grand-mère surgit, le deuil à faire de cette femme qu’il a aimée, et de qui il a été aimé (ces gens qui semblent vous aimer plus que vous vous aimerez jamais vous-même), décédée tragiquement après qu’une crue soudaine des eaux ait emporté sa maison. Il déplie les souvenirs, les semaines passées chez elle dans Charlevoix, leurs dernières conversations, l’écriture comme un moyen de la garder près de lui, tant que j’écris elle est encore là.

Le garçon, mature comme peu, mélancolique, parle aussi de ses parents séparés, un père qui travaille dans une boulangerie, une mère qui fait des ménages dans des maisons à Outremont, de sa sœur Clara. On le suit dans cette course hors du monde, hors du temps, on se nourrit de ce flot de paroles continu, succession d’idées qui s’entrechoquent, autant de fenêtres ouvertes sur les peurs, la culpabilité d’un enfant hypersensible, qui se soucie des problèmes d’une société en déroute. Écrire c’est un peu comme crier, écrit Noé. Et ce cri dure — clac.

En dehors de la vie
J’ai déjà dit, entre ces pages, l’affection que je porte aux mots de Gilles Archambault, le grand et discret écrivain qui, à 92 ans, nous permet une fois de plus d’apprivoiser l’absurdité de l’existence. Puis je serai seul, recueil de récits et de nouvelles délicatement ficelé où la mort rôde, où le fait d’être encore en vie constitue un étonnement, mérite une douce attention.

Dans la première partie du livre, Archambault nous invite dans son presque confinement, désormais en dehors de la vie comme dans une salle d’attente, un quotidien lent qui a évacué tout sentiment d’urgence, lecture, écriture, quelques visiteurs ou visiteuses. Il se surprend de cette nouvelle forme de sérénité, la mort ne l’effraie plus, l’inquiétude s’éteint, un monde quasi étranger habité surtout par le silence et la résurgence d’échos du passé, dont ceux avec sa femme qui lui tient, sent-il encore parfois, compagnie. Ces courts récits nous apprennent à vivre avec retenue, à envisager l’art de ne rien déranger.

Dans la deuxième section, très brèves nouvelles, il revisite ses thématiques habituelles, des fragments de parcours humains, des questionnements profonds, des non-dits, des liens qui s’effritent, la solitude. On suit tantôt le fils d’une ex-amoureuse qui lui ramène une boîte après le décès de sa mère, on s’intéresse à un employé des postes veuf qui est forcé de déménager, on côtoie un jeune romancier ou une autre écrivaine en fin de carrière, puis le dernier texte où une journaliste se remémore une entrevue réalisée avec Archambault lui-même, décédé le matin même. Chaque fois, des relations souvent complexes et ambiguës qui nous montrent en quelques paragraphes les subtilités de destins suspendus — clac.

Partir
J’avais beaucoup aimé le récit qui avait valu à Marie Sirois de remporter le Prix du récit Radio-Canada 2025, c’est donc avec joie que j’ai accueilli la parution d’Anne s’en va, premier roman de la Montréalaise. Anne est une femme âgée, la souffrance d’un corps qui flanche — polyarthrite rhumatoïde —, les routines d’un ordinaire ralenti — la lessive, l’entretien de l’appartement, les comprimés à avaler, le travail dans les archives d’un hôpital pour enfants… Un jour comme un autre, Anne se déplace au CHSLD où son ex-mari Émile atteint de démence est hébergé. Il ne la reconnaît pas, et elle ne peut qu’observer celui qu’elle a aimé, scruter la peau maintenant jaunie, le teint blême, la mine perdue, loin de la vigueur et de la vivacité d’une époque révolue. Elle y passe un moment, le nourrit, l’embrasse. Cette visite réveille des hantises, fait glisser Anne vers sa propre fin, un univers se fane.

Elle repense à ses quatre filles — vivantes ou mortes —, à son enfance si loin et si près à la fois, à sa mère croyante qui a élevé quinze enfants, aux drames et aux lueurs de la vie d’avant. Dans l’isolement de ce présent, Anne constate : Un grand vide s’est creusé en elle. Il l’a éloignée des autres.

Dès lors, le temps emprunte un surprenant chemin, les défaillances, l’esprit qui déraille — et, malgré tout, jusqu’au bout, l’écriture, les mots qui décrivent, qui nomment, qui apaisent peut-être. Ce roman des dernières traces, d’un horizon qui s’éteint, de repères qui se perdent, montre en une fulgurance ce que la vie retient avant de se taire.

Clac.

Photo : © Louise Leblanc

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