Ma mère était montée plus tôt à l’étage de la cabane à sucre de ma sœur, fatiguée après une longue journée de travail à cuisiner et à servir la clientèle venue profiter d’un samedi printanier à l’érablière. Je continuais, moi, à aider ma sœur pour les derniers préparatifs — trancher et badigeonner les pommes de terre, casser les œufs, préparer des pots de tire — en vue du lendemain qui s’annonçait tout aussi occupé dans sa petite cabane du Kamouraska. Minuit passé, j’ai dit, ça suffit, je vais lire un peu et me coucher. Dans l’escalier, un filet de lumière s’étire sur le mur, maman lit encore, je pense. J’entre dans la pièce, et j’y vois ma mère assoupie au haut du lit superposé, le livre — un Louise Tremblay D’Essiambre — au bout de ses bras encore légèrement tendus, un gros roman déposé en partie sur son menton. Je l’ai regardée un moment, sourire aux lèvres, puis doucement ai retiré le livre de ses mains, la nuit pouvait commencer.

Chaque jour, ma mère trouve un moment pour lire, plaisir qu’elle avait longtemps mis de côté, manque de temps, manque d’énergie. Depuis qu’elle a pris un pas de distance de la ferme familiale, elle est devenue une fidèle de la Librairie Livres en tête, où elle pige les grandes sagas historiques qui lui plaisent tant. Elle ne se dirait jamais grande lectrice, l’humilité d’une femme qui a peu d’études, mais elle lit pourtant bien plus que la moyenne des gens que je côtoie. Ma mère aime se projeter dans ces histoires peuplées de mille personnages qui se succèdent sur plusieurs tomes, des ouvrages que — et ça me décourage chaque fois — certaines personnes regardent de haut.

Partir loin de soi
C’est d’ailleurs à ma mère que j’ai d’abord pensé lorsque j’ai terminé Ça finit quand, toujours? de la journaliste maintenant retraitée Agnès Gruda : ma mère aimerait ça. Ce roman ambitieux — 480 pages bien tassées — qui entrelace, sur plus de cinq décennies, le destin de cinq générations de personnages disséminés partout sur la planète. Le livre, qui s’ouvre au début des années 1950 dans une maternité de Varsovie, témoigne de ce que l’exil a transformé dans la vie de familles qui ont dû quitter la Pologne à la fin des années 1960 et qui, bien qu’issues d’un même milieu, connaîtront des trajectoires complètement différentes, certaines s’installant aux États-Unis, d’autres en Israël ou bien ici au Québec, le clan Gutkowski débarquant à Trois-Rivières.

Gruda offre alors un portrait réussi de la réalité de l’après-exil, équilibre précaire entre ce qu’on garde de l’avant, ce qu’on tait ou ce qu’on transmet, les déchirures dures à porter, la solitude inévitable, des identités qui se transforment, puis ces liens qu’on préserve avec celles et ceux qu’on a quittés, ce regard que l’on continue de porter sur le pays natal. Le ce qu’on devient côtoie inévitablement le ce qu’on aurait pu devenir, des vies parallèles, nos existences ne sont-elles finalement qu’un cumul de hasards collectés sur la route? Tout près de nous, un lot de gens qui ont vécu ces déracinements, partir, effacer, recommencer, et Gruda nous amène, avec force, à être plus sensibles à ces chemins pleins de deuils et de renaissances.

Maman, tu vas aimer — je te l’apporte bientôt.

Partir en soi
Perrine Leblanc a tout de l’écrivaine établie, trois romans salués par la critique — dont L’homme blanc qui l’avait positionnée comme une voix importante de sa génération —, une reconnaissance autant au Québec qu’en France, une écriture dont les motifs nous épatent chaque fois. Pourtant, Leblanc maîtrise l’art de la discrétion.

Petite nature surprend par son approche très intimiste, loin des propositions précédentes de l’écrivaine, un assortiment réussi et tout en délicatesse de ce qui l’a construite, ce qui lui fait du bien, ce qui lui rend la vie plus habitable, petites lumières qui réparent ou égaient le quotidien. Cette succession de miniatures, une trentaine, magnifie ces plaisirs qui accompagnent Leblanc parfois depuis sa jeunesse à Arthabaska, sa « trousse de survie », ses « alliés du quotidien » : thé, chocolat, parfums et pierres précieuses, roses et autres plantes, flûte, arts textiles… On croise des chats (Lili, Gustave, Ulysse) ou des amis, on lit par-dessus son épaule (Quignard, Duras, Huston…), le silence comme une protection, et au cœur de tout cela, l’écriture, toujours, « pivot de [s]on existence ». Aujourd’hui installée en Gaspésie, véritable lieu de transformation, havre pour apprendre à respirer mieux, l’écrivaine, on le voit bien, trouve, dans ce territoire retiré, une forme d’apaisement qui se nourrit de l’éloignement et de la solitude, de la nature foisonnante, de cette mer vaste qui ne peut que rendre plus humble.

J’ai beaucoup aimé ce retour à soi de Perrine Leblanc, cet inventaire porté par une écriture superbe de maîtrise, par la finesse d’un regard vif qui ne peut être que celui d’une grande écrivaine. Quand le monde part en vrilles, quand tout semble instable autour de soi, naît ce besoin de s’accrocher à une forme de réel, le nôtre, celui qu’on choisit d’habiter, celui qui nous protège de l’hiver, celui qui permet « d’affronter le jour et de survivre à la nuit ».

Habiter, s’habiter
Je conclus cette chronique en abordant trop brièvement pour le bien que j’en pense la nouveauté de Mélissa Grégoire, Maisons perdues, maisons rêvées, autre livre méditatif, sensible, qui, en neuf textes, marche sur les pas de ce qui nous construit. Marie, professeure mi-quarantenaire, s’attarde à des lieux habités ou fantasmés, ces espaces laissés derrière, à regret parfois, des endroits marquants qui ont déterminé la personne qu’elle est devenue — la maison ancestrale des grands-parents, un ancien chalet situé au bord du fleuve, l’appartement en chantier, la maison des parents… Revisiter ces lieux, et les souvenirs associés, ouvre un espace à l’introspection, aux questionnements, aux vacillements — l’heure est au bilan et aux nouveaux élans.

Ce que ces livres ont en commun : la mémoire de ce qui nous transforme, habiter, s’habiter, trouver une maison à soi, pour soi.

Photo : © Louise Leblanc

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