C’était une journée nuageuse de la mi-décembre, le thermomètre s’amusait avec le point de congélation, la bibliothèque était agitée, groupe d’adolescentes et d’adolescents, les habitués du rez-de-chaussée, le soleil se couchait déjà.
Ma collègue France me souriait, c’était le temps d’y aller, rejoindre les collègues rassemblés dans une salle pour l’accompagner dans cette grande étape, tourner la page sur les trente-deux dernières années de sa vie, France allait prendre sa retraite, elle que j’avais eu tant de plaisir à côtoyer, son regard pétillant, ses conseils toujours avisés, nos discussions sur nos lectures. France aura maîtrisé, parmi mille autres talents, l’art de durer.
L’art de surprendre
Michael Delisle s’acharne avec les mots depuis plus de quarante-cinq ans et, bien que chaque fois il se nourrisse de ses thématiques phares (l’enfance, le passage à la vie adulte, la famille dysfonctionnelle), il ose les louvoiements, un va-et-vient continu entre l’ailleurs et ce qui l’habite en plein cœur.
Sa nouveauté, Veuve Chose, se nourrit des dérives de l’époque actuelle pour offrir une vision d’avenir où oppression, surveillance — des drones partout — et méfiance s’emmêlent. Tout commence avec Jean-Marc, un jeune homme, pas encore la majorité, placé dans une maison d’accueil par l’État, qui doit faire un choix: le service militaire pendant douze mois ou bien une corvée où il doit se transformer en bourreau. Au moment d’exécuter un criminel notoire et une femme soupçonnée d’avoir empoisonné son mari et ses enfants — la Veuve Chose du titre —, Jean-Marc refuse d’aller de l’avant et se voit imposer la responsabilité des deux condamnés. Ce moment clé devient le début d’une autre aventure, loin de la vie rêvée, une fuite en marge, une (fausse) liberté qui les mène à Jinx River, parc industriel où se trouve la confiserie nationale, bonbons, caramels, rochers.
L’univers imaginé par Delisle, toujours appuyé par une écriture dépouillée, mesurée, n’épouse pas le modèle habituel des dystopies, préférant la retenue, les non-dits, l’absence de réponse claire, on comprend que tout est contrôlé, on comprend que les options sont limitées, mais le lecteur tisse, aux côtés de l’écrivain, sa propre version de l’histoire, une version où l’insoumission demeure possible et où la rupture est peut-être la seule avenue possible.
L’art de creuser
C’est aussi au début des années 1980 que la grande Louise Dupré se lance en écriture, de la poésie, du théâtre, puis un premier roman en 1996, La memoria, une réussite, et ça se poursuit, les parutions surgissent toujours à notre grande joie. Dix ans après avoir consacré un magnifique livre à sa mère — L’album multicolore —, Dupré revisite une autre page de son album personnel avec L’homme au camion, récit retraçant l’histoire de son père, Arthur-Aimé, homme hanté par une enfance brisée, et fouillant les secrets de la généalogie familiale paternelle. Parfois, sous des fondations considérées comme solides se cachent des failles difficiles à imaginer. La quête de vérité de la narratrice et de son frère donne certains résultats — l’histoire des grands-parents, la désertion du grand-père, la détresse de la grand-mère, les oncles mis à l’orphelinat, la mort de la grand-mère, puis trois ans plus tard du père…
Dupré tend des cordes entre des faits, des observations, cherche à comprendre les dessous d’une histoire qui lui permettra de mieux apprivoiser ce père distant, digne mais fragile, bon mais qui « n’avait jamais connu la tendresse », un père écorché qui n’a jamais trouvé sa place et qui a souffert de ce manque d’amour, un homme qui a côtoyé les ombres jusqu’à sa mort au début des années 1980. L’autrice doute de tout — comment faire autrement quand l’histoire officielle a toujours été tenue à distance? —, suppose, bricole des scénarios, doit combler les vides, le propre des existences vécues par celles et ceux qui n’ont pas les moyens de se raconter. Dupré parle avec force de ce « besoin de raconter, même au risque d’inventer », de ces traumatismes qui se transmettent en silence de génération en génération et réussit peut-être enfin à faire la paix avec cette partie de son histoire.
L’art d’aller plus loin
Née en Algérie et installée au Québec à l’aube de son dixième anniversaire, Katia Belkhodja tisse, depuis son premier roman paru en 2008, une œuvre distinctive dans notre milieu littéraire. Avec son ambitieux nouveau roman, Les déterrées, elle rassemble les germes de ce qui était déposé dans ses premiers ouvrages : la vivacité d’une langue poétique pénétrante et agile, le foisonnement de l’imagination, la célébration de tous les mouvements de la vie intérieure, la force ou la fragilité des liens, les paysages de l’enfance et de l’adolescence.
Les déterrées réveille les fantômes d’une lignée, famille algérienne qui décide d’immigrer au Québec, une succession de courts chapitres pour raconter, en ordre et désordre, le chemin parcouru, les deuils et joies, les luttes et résistances, les fissures et autres violences. Autour de Rym, cœur vibrant du roman, on côtoie un lot de personnages, pluie de parents, oncles et tantes, grands-parents et arrière-grands-parents, cousines, puis la prochaine génération qui surgit au détour. Belkhodja nous fait vivre l’immigration de l’intérieur, les souvenirs d’une Algérie en lutte, les reconstructions, les réponses à trouver, les zones d’ombre certainement inévitables dans tout parcours d’exil.
Quand les pages se tournent, quand les années passent, quand le regard ne se tourne que vers la suite des choses, que peut-il rester pour celles et ceux qui suivent, les générations d’après? Il faut raconter, nous rappelle Belkhodja, pour que survive la mémoire, pour preuve, ce livre comme une humanité à préserver, ce livre pour y déposer des souvenirs et la mémoire de gens qui auraient pu, comme tant d’autres, sombrer dans l’oubli.
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Lentement, tisser un livre, et un autre, et encore, avec patience, avec justesse, faire œuvre, durer.
Photo : © Louise Leblanc











