Sabica a toujours eu le don du conseil juste, elle observe, elle écoute, elle soupèse, attentive, s’intéressant vraiment à ce qui l’entoure — un écrivain ou une écrivaine sait cueillir quelque chose dans les interstices de ce qui est dit (ou non), vu (ou non). J’ai lu son plus récent livre, Un lourd manteau, dans une première mouture, puis de nouveau après parution, et j’y ai retrouvé son regard franc et sensible, cette fois porté sur la vulnérabilité et l’itinérance qu’elle a côtoyées alors qu’elle agissait comme intervenante et gestionnaire dans un refuge pour hommes de Québec, une réalité qu’on n’aborde que trop peu souvent.
C’est ce que font les écrivains et écrivaines : regarder, être à l’affût, collecter, se questionner, et cela peut emprunter mille formes lorsque la matière récoltée se transforme en projet de création.
Les copeaux d’une vie
Martina Chumova revient, comme on revisite une route déjà empruntée, les souvenirs se réveillent, j’avais aimé Boîtes d’allumettes, et la porte qu’elle ouvre ici, comme une maison, un feu malgré le brouillard et le froid nouveau. Je mets mes rêves sur la table poursuit l’élan initial, l’autofiction en marche, avec la sensibilité et les déchirements inévitables, avec des retailles du quotidien parsemées dans le livre — dessins de l’enfant, notes griffonnées, photos —, autant de preuves qui déclenchent l’écriture, l’appuient comme ces écritures-sœurs, « précieux copeaux » récoltés, qui s’entremêlent aux souvenirs revisités, sédiments d’une existence qu’il faut soupeser.
Tout commence par un autoportrait où Chumova décortique ses forces, ses failles, et vite, la maternité, arrivée au tout début de la vingtaine, cet enfant aimé, accompagné, lampadaire lorsque la nuit dure, humain qui grandit et se détache peu à peu, puis la dépression, l’année « de dégringolade et de solitude », le sentiment et les pensées qui naissent quand tout s’effondre.
Ce texte, une valise de fragments, porte la voix d’une écrivaine, d’une mère, d’une femme qui retisse des morceaux de sa vie pour continuer à avancer. « Je n’écris pas depuis une fondation solide », écrit Chumova, admettant ce qu’elle efface par crainte, ce qu’elle cache pour ne pas trahir. Il faut retenir ce qui éclaire (un fils, des rêves — ceux de la nuit et ceux qu’on invente le jour venu —, des lectures, l’espoir d’une liberté) malgré ce qui peut noyer (la honte, les peurs obsédantes, le regard de l’autre, la précarité, la pandémie, la perte d’un appartement ou d’un amoureux).
Avec ce livre, Chumova parle d’elle-même, mais elle éclaire bien plus large : le présent se révèle, l’époque s’enflamme. Ce sentier de la mémoire qui s’agrippe permet de mieux comprendre, d’expliquer, de réveiller ce qui dormait à nos pieds, de construire un espace habitable et à partager.
Un bout de paysage
Comment raconter, dire, quelle succession de mots déposer, enfiler, colliger pour décrire ce qui nous entoure? Avec sa novella Ce lac, Jonathan Hope, Rouynorandien de naissance, s’amuse avec le langage pour donner forme, vie, présence à un espace, une étendue d’eau, « ce lac », paysage vu et revu, croisé et oublié. Il ne se passera rien d’autre, un livre sans histoire, ce lac existe, à la fois témoin silencieux et personnage contraint, le soleil se lève, le soleil se couche, les ombres glissent sur les eaux. Ce lac n’est pas un lieu idyllique ni image fantasmée d’une oasis perdue au milieu des bois ni endroit de quiétude réservé qu’à quelques nantis, c’est autre chose, c’est un lac au cœur d’une ville sans nom, un lac « tellement ordinaire que c’est un défi d’en parler », et on tourne autour, le narrateur assemble ses observations, s’arrête aux mots, cherchant la porte d’entrée, s’amusant de nous, nous faisant sourire. L’écologie se frotte à la littérature: ce n’est pas un livre scientifique — malgré la faune et la flore décrite comme dans un rapport de recherche —, c’est plutôt de la poésie, c’est du jeu, c’est un empilement de souvenirs et d’imagination. Se dévoile tranquillement ce lac, et ce qui vit dedans ou alentour, animaux et plantes, mouettes et poissons, piste cyclable et usine, voix et silences, les saisons changent et ce lac aussi. « Si on parle d’une chose, eh bien, elle existe. Forcément. À sa manière. » L’intérêt réside dans ce rien, dans ce tout, et de ce que cela dit malgré tout de notre monde.
Parler ensemble
Autre lecture admirable de l’automne, Voyage à la villa du jardin secret de J. P. Chabot secondé par Audrey-Ann Bélanger, cœur et âme du projet. La trentenaire vit avec une maladie neuromusculaire dégénérative, l’ataxie de Friedreich, qui s’accompagne de douleur, en plus de difficultés de mouvement et d’élocution. Après leur rencontre dans une salle de classe, lui comme professeur au cégep de Rimouski, elle comme étudiante, un lien se crée, se développe, s’approfondit, une vraie amitié, et la littérature se trouve à la croisée, alors que J. P. Chabot entame l’écriture d’un manuscrit consacré à la réalité, pas toujours évidente, d’Audrey-Ann. Le livre se cherche, tourne autour de lui-même, ici aussi un écrivain observe, collecte, nous invite dans son atelier, un processus vivant, sincère et plein de doutes, et Audrey-Ann qui intervient, qui enrichit le regard — annotations, commentaires en notes de bas de page, extraits de dialogue. Un texte s’écrit, pas celui qu’on aurait cru, et c’est parfait ainsi.
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Il y a tant de choses, en soi, autour de soi, tant de choses auxquelles nous ne portons pas toujours attention, et tout à coup, sans qu’on s’y attende, quelqu’un leur réserve une attention particulière, et ça nous fait également voir, mieux voir. Tout le monde devrait avoir un écrivain ou une écrivaine comme voisin ou voisine.
Photo : © Louise Leblanc












