La romance n’accuse aucune frontière et sa portée se vérifie un peu partout dans le monde, le Québec ne faisant pas exception. Éditeurs, autrices, lectrices et blogueuses d’ici, les cœurs battent à l’unisson et participent à la montée du genre que l’on vérifie ailleurs, se réjouissant d’une telle impulsion qui fait lire jeunes et moins jeunes.

« Un bon vendeur au Québec, c’est 5 000 exemplaires, explique Pierre Bourdon, directeur commercial et éditeur au Québec d’Hugo Publishing. En 2023, on a vendu trois livres entre 20 000 et 25 000 exemplaires. » De très bons chiffres, jusqu’à cinq fois plus gros que ce que l’on entend par beaux résultats. « En 2024, ce qu’il y a de particulier, c’est qu’on a 25 titres qu’on a vendus à plus de 5 000 exemplaires », reprend Pierre Bourdon, démontrant ainsi l’attachement pour le genre, qui n’est pas l’affaire d’un seul succès. « La romance, ce n’est pas que Colleen Hoover, ça s’est étendu. On vend de la dark romance, de la new romance, de la romantasy, du grand format, du poche, etc. Ce qu’on constate, c’est un marché qui s’installe et s’établit sur plusieurs thèmes et plusieurs sujets, et il y a de la place pour de la diversité. »

Photo de Julie Rivard : © Productions Rhizome

De bonnes histoires avant tout
À l’instar de leurs homologues françaises, américaines, etc., les Québécoises lisent donc de la romance, et elles en écrivent aussi. Active dans le milieu littéraire depuis quinze ans, Julie Rivard (Rétro Love, L’affaire Chanelle Fitch, Hugo Roman) n’était pas même consciente à ses débuts d’écrire de la romance. À l’époque, le nom, quand il était évoqué, faisait plutôt référence aux romans d’amour divertissants ou clichés des éditions Harlequin. « Pour moi, j’écrivais tout simplement des histoires qui se passent dans les années 1950-1960 ou des romans policiers, mais dans lesquels on apprenait à connaître justement le côté plus intime des personnages et leurs relations amoureuses. Dans tous mes romans, il y a un mélange d’intrigues, de relations humaines, d’amour, je le faisais tout naturellement », détaille Julie Rivard.

Kerbie V. Messier

En tant que lectrice, c’est un peu la même chose. Plus jeune, son livre fétiche était Le parrain de Mario Puzo, dans lequel elle a aimé découvrir les rapports liés à la vie personnelle de Michael Corleone et comment ceux-ci s’imbriquent avec son rôle de mafioso. La romance est partout effectivement, mais pour qu’un livre soit considéré comme appartenant au genre, la relation amoureuse doit prédominer et accueillir certains tropes. Pour Julie Rivard, le développement des sous-genres a permis à la romance de prendre l’élan qu’on lui connaît en ce moment. Sa diversification permet de rejoindre plus de lectrices et la prolifération des offres — davantage d’autrices publient de la littérature romantique — voit poindre différentes postures, haussant le nombre de livres montrant une qualité dans l’écriture. Il y a à peine quelques années, la situation au Québec était différente. « Avant, on n’avait que certains styles littéraires, la chick-lit, la romance feel good, mais là, on crée d’autres embranchements et ça fait un bel arbre », de dire Kerbie V. Messier, autrice (Inévitable, Des étincelles pour Noël, Hugo Poche) et blogueuse (mamanchicklit.com). « Oui, tu le sais dans les premières pages qu’ils vont finir ensemble sinon tu vas être déçue, mais entre le début et la fin, tu vas vivre plein d’émotions et de rebondissements. » Car l’amour, comme on le sait, est loin d’être simple, n’en déplaise à ceux et celles qui voudraient qualifier la romance de littérature facile.

Un rassemblement qui fait mouche
Avec l’emballement pour le genre des dernières années, les deux autrices ont été mêlées au tourbillon vertigineux et amenées à se rendre au Festival New Romance organisé par Hugo Publishing en France qui chaque année dans une ville différente fait venir leurs autrices. « Mon éditeur, Pierre Bourdon, me l’avait décrit et j’y croyais à peine, il faut vraiment le vivre pour le croire! clame Julie Rivard. Ils mettent de l’avant les autrices, ça crée comme un espèce de star system. » Les autrices sont ni plus ni moins vues comme des vedettes. Lorsqu’elles vont prendre place à leur table, on les présente au micro et les festivalières leur vouent un fervent intérêt. « C’est un amour incommensurable de la part des lectrices, il y en a qui faisaient des livres souvenirs avec ma photo et mes couvertures de livres, on ne se connaissait pas, déjà elles m’adoptaient », continue Julie Rivard. En novembre 2023, pour sa huitième édition, le Festival New Romance avait lieu à Lyon et a rapidement affiché complet, recevant 3 500 festivalières dont chacune a dû payer son prix d’entrée : 49 euros (près de 75$ canadiens) pour obtenir le Pass Festival et 149 euros (près de 225$ canadiens) pour le Fan Pass, qui donne droit au souper et au gala du samedi soir où les participantes se parent de leurs plus belles tenues et ne se gênent pas pour danser et chanter. « C’est normal parce que c’est une littérature très émotive. Il y a le phénomène des book boyfriend, des filles qui tombent en amour avec le personnage masculin. Elles vivent des montagnes russes d’émotions et veulent en jaser avec les autrices ou les autres lectrices », poursuit Rivard, qui a aussi participé au Festival Romance Québec à Donnacona, qui en sera cet été à sa septième édition. Elle insiste pour parler de l’énergie conviviale et chaleureuse régnant à cette fête qui grandit d’année en année, tout comme la vente de livres de romance qui a atteint au Québec 200 000 exemplaires en 2023. Ces ouvrages ont de moins en moins mauvaise presse, le succès qu’ils obtiennent oblige les détracteurs à revoir leur position.

Kerbie V. Messier mentionne que l’être humain, quel qu’il soit, a besoin d’amour et trouve dans la romance quelque chose qui comble une partie de cet impératif. Ayant aussi eu l’opportunité de se rendre au Festival New Romance, elle abonde dans le même sens que sa consœur d’écriture. « Les portes ouvrent à 9h et il y a des filles qui attendent depuis 5h30 le matin parce qu’elles veulent être les premières. Elles dépensent en moyenne 500 euros (près de 750$ canadiens) par week-end! s’étonne-t-elle, ayant elle-même vendu plus d’une centaine d’exemplaires de son livre alors qu’il venait tout juste de sortir. Elles sont incroyables, elles nous amènent des biscuits et des bonbons, elles font des marque-pages, et ce que je trouve beau, c’est que dans les files d’attente, elles sont assises et lisent. » Elles parlent ensemble également, reconduisant les interactions que l’on observe sur les réseaux sociaux en discutant de leur passion commune.

Marie-Pierre lit

« Nous nous connectons pour mieux déconnecter »
Marie-Pierre lit, présente sur TikTok et Instagram, est une blogueuse québécoise chevronnée qui additionne un peu plus de 10 000 abonnés. En 2024, elle a lu 152 livres, ce qui représente près de trois livres par semaine. Au départ peu friande des réseaux sociaux, elle fait leur connaissance pendant la pandémie avec le BookTok et le Bookstagram. Voyant que la tendance était plutôt aux blogueurs anglophones, elle décide, bien qu’assez timide, de se lancer. Elle y découvre une formidable communauté, la convainquant de s’investir dans l’aventure. « J’ai rencontré plein de personnes extraordinaires qui ont maintenant une place très importante dans ma vie. Un des plus beaux messages que je peux recevoir en commentaires, c’est lorsqu’un abonné me dit qu’un de mes avis de lecture lui a donné envie de lire et que maintenant ce loisir fait partie de son quotidien. Pour moi, c’est mission accomplie. » Marie-Pierre lit est ni plus ni moins une ambassadrice de la lecture. Au départ lectrice de polar et de fantastique, elle s’ouvre à la romance en constatant « toutes les nuances » qu’elle propose. L’éventail de sa bibliographie est grand, elle affectionne autant la comédie plus légère que la dark romance, ce qui nous a permis de l’interroger sur ce sous-genre. Elle précise que dans la dark romance elle-même, il existe toute une variété de récits. « Gardons en tête qu’il s’agit de fiction et non d’éducation. Lorsque je lis ce sous-genre, je me plonge dans quelque chose de très éloigné de ma vie. Je ne me projette pas dans ce que les protagonistes vivent. Le mystère, la noirceur, l’interdit et les secrets qui entourent les personnages assurément me captivent. C’est du simple divertissement. » Pour celles et ceux qui voudraient s’y initier, elle conseille Borderline de Joyce Kitten (Hugo Roman).

Photo de Geneviève Simard : © Isabelle Ricard

L’édition québécoise sous la loupe
Certains éditeurs québécois ne se contentent pas d’ajouter à leur catalogue une collection faisant honneur à la romance, mais choisissent plutôt que toute leur production y soit exclusivement consacrée. C’est le cas de Geneviève Simard et Jessyca David, deux autrices et amies qui décident de fonder la maison d’édition Kairos. Y rêvant depuis longtemps, elles lancent en août 2024, lorsque les circonstances finissent par s’y prêter, trois premiers titres avec une vision très précise en tête. Elles souhaitent propager dans l’espace public littéraire des modèles d’amour positifs, créant ainsi le concept de la green romance, qui fait contrepoids à la dark romance. « C’est une marque déposée qui appartient à Kairos, indique Geneviève Simard. Pour moi et Jessyca, l’amour sain, les comportements non toxiques, l’amélioration continue, la communication, l’ouverture sont très importants. On se voyait mal publier des romans qui vont à l’encontre de nos valeurs. » Bien sûr, tout n’est pas beau dans le meilleur des mondes, mais dans chacune de leurs histoires, l’envie d’un amour respectueux est présente. Ce qui n’exclut pas pour autant la passion et l’aventure, car ces livres cassent le mythe voulant qu’une relation harmonieuse soit nécessairement ennuyeuse et monotone. Les éditions Maison Rose accompagnent ce désir d’une littérature romantique portée par des voix lumineuses. Sur leur site Internet, l’invitation est claire : « Laissez-vous prendre par les sentiments… » À l’été 2022, Maison Rose, créée par Rebecca Lecours, fait paraître un premier livre. La vie est non remboursable de Suzanne Roy suit la vie de Dani, qui part seule pour son voyage de noces, les noces n’ayant pas eu lieu puisque son fiancé l’a quittée pour d’autres bras. À l’aube de 2025, Maison Rose compte maintenant une dizaine de romans.

Manon Bergeron

Les éditions Andara, existantes depuis 2012 et connues pour leurs livres jeunesse, amorcent la publication de romance en 2019 avec Hockey Mom de Marilou Addison et Geneviève Guilbault. Quatre ans et une vingtaine de titres plus tard, elles créent A éditeur pour départager l’un et l’autre, croyant que les autrices du genre ont droit à leur propre nid. « Nous avons de bonnes autrices de romance au Québec », affirme Manon Bergeron, fondatrice d’A éditeur. Qu’il s’agisse de Sylvie G. (série Le penthouse, racontant les péripéties d’un petit groupe de célibataires), Claudia Lupien (Change de cap!, mettant en scène la relation épique entre Isabelle, coiffeuse, et Erik, qui semble côtoyer des gens douteux) ou Sara Agnès L., qui tend davantage vers l’érotisme (Liaison toxique), l’éditrice assure que celles-ci n’ont rien à envier aux autrices d’ailleurs. « Ça vient vraiment répondre à un besoin de lecture qui fait du bien à l’esprit, selon Manon Bergeron. C’est une lecture réconfortante de lire de la romance. » Le rythme trépidant de l’ère moderne induirait cette nécessité d’évasion.

Sandrine Lazure

Le plaisir de lire
La question reste la même : pourquoi tant de fièvre pour la littérature sentimentale? « Ça se compare énormément à un bon film qu’on va écouter le samedi soir, une comédie ou un suspense romantique, un drame psychologique, c’est un peu le même genre de construction », dit Sandrine Lazure, éditrice chez Hugo Québec. Elle fait remarquer qu’à partir de l’adolescence, de nombreux jeunes au Québec désertent la lecture au profit souvent des écrans, mais que la romance en raccroche plusieurs. « Je pense que le niveau de satisfaction que les adolescentes vivent quand elles commencent à lire ces livres-là est plus fort que d’être devant le cellulaire et scroller, continue Sandrine Lazure. Elles se rendent compte c’est quoi, le travail de lectrice, la satisfaction de participer à l’histoire, d’imaginer les personnages, que le ressenti est plus fort, il y a vraiment quelque chose qui se déclenche. » Jeunes ou pas, les Québécoises suivent le courant. À l’évidence, elles craquent aussi pour la romance.

Publicité