Témoins de notre époque, les auteurs et les autrices d’essais tentent de l’expliquer, selon des angles ou des prémisses propres à leurs expertises. Au Québec, la pensée essayistique est forte, nuancée et originale. Elle se confronte et se déploie au sein d’un lectorat ouvert et critique. Portrait d’un automne riche de livres aux horizons multiples et inspirants, qui, on l’espère, nous feront mieux comprendre le monde.

À surveiller

Ordures! Journal d’un vidangeur
Simon Paré-Poupart (Lux)
Vidangeur depuis une vingtaine d’années, par choix, puisqu’il détient des diplômes qui auraient pu l’amener ailleurs, Simon Paré-Poupart brosse un portrait sans complaisance du contenu de nos poubelles et de la société de consommation. Avec humour, son journal d’un vidangeur propose une véritable incursion au cœur de cette communauté de travailleurs invisibles, et nous invite à porter attention à leurs idées sur la gestion de nos déchets. Une réflexion certes insolite, mais non moins pertinente sur des gestes quotidiens, anodins, mais pas sans conséquences.

 

L’Ebola, les bombes et les migrants
Dre Joanne Liu et André Pratte (Libre Expression)
La Dre Joanne Liu a présidé et œuvré au sein de Médecins Sans Frontières où elle a affronté plus d’un virus et traversé maints conflits. Son expérience du terrain a façonné son jugement et lui permet un regard critique sur les chemins tortueux de l’immigration et sur les tensions au sein de pays fragilisés par des conflits. Elle témoigne du désintérêt envers les personnes vulnérables et de la désolidarisation suscitée par le besoin irrépressible de nos sociétés de se bâtir une sécurité, bien souvent illusoire. Écrite par André Pratte, la vie de la Dre Liu est décidément fort inspirante! En librairie le 30 septembre

 

Nexus : Une brève histoire des réseaux d’information, de l’âge de pierre à l’IA
Yuval Noah Harari (trad. David Fauquemberg) (Albin Michel)
Ce quatrième ouvrage de l’historien et philosophe Yuval Noah Harari s’attaque à l’omniprésence de l’information, à nos accès directs à l’actualité, et surtout à notre capacité à distinguer la vérité. S’attardant à la façon dont les gouvernements infiltrent les réseaux et diffusent l’information, il utilise la mythologie, la Bible et les différents courants de pensée à travers l’histoire afin de saisir la source de ces comportements. Nexus nous invite à réfléchir à la portée de nos actes, à l’époque où l’intelligence artificielle se pointe et menace l’équilibre du monde. En librairie le 30 septembre

 

Vivace : Carnet d’autonomie élémentaire
Dominic Lamontagne (Leméac)
La collection « Territoires », dirigée par Marc Séguin, offre une voix à ceux et celles qui justement façonnent ces territoires. Son premier titre, Vivace, oscille entre un journal et un carnet de bord. Pendant plus d’un an, on suit cet artisan fermier dans ses routines et ses aventures journalières, où se côtoient les imprévisibilités de l’agriculture et les aléas ordinaires. Dominic Lamontagne nous ouvre sa vie et sa ferme afin de nous faire saisir l’importance de nous réapproprier nos terres, notre alimentation, et de tendre vers la communauté. Une voix authentique, rafraîchissante par sa force, et bouleversante par son humilité face à la nature.

Solitudes : Une décennie de réflexions féministes
Marilyse Hamelin (Somme toute)
Les textes de Solitudes témoignent de l’évolution de la pensée de l’autrice depuis la dernière décennie autant que des transformations sociétales opérées en autant de temps. Investie et passionnée, Marilyse Hamelin raconte également les jours plus difficiles du militantisme, de cette fatigue chronique à revendiquer, de ces coups dans l’eau qui semblent futiles, mais qui, ultimement, parviennent à faire avancer la cause. Solitudes propose une rétrospective des luttes féministes et célèbre fièrement leurs acquis, tout en soulignant à quel point chaque pas en avant traduit des efforts constants.

 

La littérature à l’essai
Dans La beauté du roman (Boréal), Isabelle Daunais tente de capter la richesse de l’essence romanesque. Explorant ses méandres et ses détours, elle souhaite en expliquer la source par notre manière de l’imaginer, de la vivre et de la qualifier. La professeure de littérature en appelle à Cervantès comme à Marie-Claire Blais pour y puiser le caractère de son esthétique et partage avec nous ses constats. Si ce n’est pas la beauté seule qui l’a motivée, c’est au moins l’admiration et le respect qui ont poussé Lise Gauvin à écrire Créer, écouter. Portraits d’artistes et d’écrivain.es, publié chez Mémoire d’encrier. Elle offre ici des entretiens et des conversations avec des créateurs et des créatrices qu’elle a eu la chance de côtoyer et qui l’avivent. Agrémenté de photos, le livre nous donne des moments d’éternité, notamment avec Édouard Glissant, Gaston Miron, Joséphine Bacon, Dany Laferrière et Anne Hébert. Manon Louisa Auger se figure quant à elle des vies et des plumes autour de quatre femmes du XIXe siècle québécois dans Éminentes victoriennes (Nota Bene). Utilisant leurs points communs comme leur personnalité unique, l’autrice leur prête chacune une voix, et c’est ainsi que Laure Conan, Henriette Dessaulles, Joséphine Marchand et Azélie Papineau peuvent s’émanciper et prendre part au présent.

Le monde en guerre
La paix (Libre Expression), Roméo Dallaire, pour avoir vu de près les affres de la guerre, y aspire sans aucun doute. Inspiré par sa vie au sein des Forces armées canadiennes, le lieutenant-général explique les chemins qui ont mené aux guerres actuelles tout en suggérant des stratégies possibles pour parvenir à atteindre une certaine accalmie. En creusant dans l’histoire, le sociologue Rachad Antonius fonde ses assises dans La conquête de la Palestine (Écosociété) afin de comprendre les origines géopolitiques de la guerre de Gaza. Pour éclaircir le conflit actuel, il met en perspective trois périodes clés, soit celles de 1917-1922, de 1927-1949 et de 1993-1995. Il expose, avec nuances et tact, les idéologies et les prises de position en jeu, permettant une synthèse rigoureuse des forces en action. De son côté, le journaliste Guillaume Lavallée nous plonge au cœur du quotidien dans Gaza avant le 7 (Boréal). Alors que la vie à Gaza n’avait rien de facile avant le 7 octobre 2023, il s’interroge tout de même sur la nostalgie ambiguë de ces jours d’avant. Avec une profonde humanité, l’auteur raconte les Gazaouis, toujours en survie et en sursis sur ces terres impénétrables. Avec davantage de recul, mais non moins marquée par les cicatrices de l’histoire, Astrid Aprahamian témoigne de l’impact intemporel du génocide arménien dans Le chemin le plus sombre (Leméac). Elle évoque ici à quel point l’horreur s’incruste encore chaque jour dans la vie des gens qui l’ont vécue, mais aussi dans celle des générations suivantes. Étant contesté et renié, en particulier par le gouvernement turc, le génocide se perpétue en quelque sorte puisqu’il n’existe pas aux yeux de certains. Avec authenticité, l’autrice fait part de ses propres limites, de son envie de vivre sans le poids de cette mémoire douloureuse.

Sujets chauds
On reconnaît la plume franche et fine de Deni Ellis Béchard grâce à ses anecdotes personnelles, toujours éclairantes, jamais intrusives, et le regard juste et sans compromis qu’il jette sur lui-même autant que sur le monde qui l’entoure. Dans La blanchité aveuglante (Écosociété), il s’interroge sur les traces qu’a laissées son éducation sur sa compréhension du racisme. Même s’il s’est reconstruit un esprit humaniste, l’auteur et reporter n’exclut pas qu’il perpétue certains schèmes malgré lui. Saisissant que la société en est au même point malgré les grands discours, il nous invite à considérer cette prémisse, alimentée par son expérience, sur les travers et les richesses de l’Amérique. C’est sous forme d’une lettre à sa fille que David Chariandy livre ses pensées sur le racisme dans cette réédition d’Il est temps que je te dise (Héliotrope). Alors que l’actualité est chaque jour plus sombre, l’auteur se sent le devoir de rassurer son enfant, qui célèbre alors son 13e anniversaire. Par le truchement de leur trajectoire familiale, il relate l’immigration, la lutte pour s’intégrer, le racisme ordinaire, sans négliger les autres formes de ségrégation existant autour d’eux. Ses mots s’avèrent dénués de hargne et de commisération, et visent davantage à mettre en lumière la superbe et la force de ceux et celles qui ont tracé le chemin avant eux. Mona Greenbaum, l’autrice de Familles LGBT : Le guide, a insufflé à Marianne Chbat une nouvelle mouture, Familles queers : Récits et célébrations (Remue-ménage), à laquelle elle a également participé. L’ouvrage retrace les récentes améliorations dans le système juridique et salue une certaine acceptabilité sociale. Il n’en demeure pas moins que cet avancement durement acquis est fragilisé par des voix discordantes et souvent mal informées. La communauté est précieuse, l’humanisation, importante. Voilà pourquoi les autrices donnent la parole à une trentaine de familles, qui attestent de leur réalité, de leurs petites et grandes victoires ainsi que de leurs difficultés. Des familles innovantes, fortes de leur unicité et des valeurs qui les motivent.

Réflexions multiples
Félix Mathieu propose de réfléchir aux aléas des nations non souveraines qui se distinguent au sein d’un État central, tels le Québec, la Catalogne ou l’Irlande du Nord. Dans Les nations fragiles (Boréal), il analyse les différentes stratégies de ces nations afin de développer leurs politiques intrinsèques et leurs propres nationalismes et de cette façon gagner en autonomie, tout en naviguant à travers les interventions de l’État dominant. Soulignant particulièrement le rapport inégal entre nation minoritaire et majoritaire, le professeur établit certains paramètres qui pourraient contribuer à favoriser un vivre-ensemble plus équitable.

Les prochaines méditations d’Alain Deneault, dans Faire que! (Lux), se concentrent sur l’action, puisque les changements nécessaires à la transformation de la société sont connus, et qu’il faut faire que ceux-ci se produisent. Toujours appréciée, sa plume, lucide et sans compromis, bouscule les idées reçues et élargit les horizons. Loin du marasme politique et du désespoir sociétal, l’auteur nous invite à voir en face les enjeux, à nous secouer et à faire que ça bouge.

Malgré les apparences, le monde de la politique est encore et toujours un boy’s club, affirme Jocelyne Richer dans Le sexe du pouvoir (Éditions La Presse). La journaliste s’est entretenue avec des politiciennes, telles Pauline Marois, Monique Jérôme-Forget, Dominique Anglade, Manon Massé et Émilise Lessard-Therrien, notamment, pour constater certes les progrès, mais aussi les reculs et les comportements figés dans le temps. Une bataille constante et à terminer, une fois pour toutes.

Dans L’art de ne pas toujours avoir raison (Leméac), Martin Desrosiers convoque Montaigne pour retrouver un climat social sain, propice au dialogue et à l’écoute. À l’instar du maître des essayistes, il soutient que le doute et la reconnaissance de l’autre apportent un véritable questionnement et peuvent mener à une plus grande ouverture, ajouter de la nuance à une idée et même la faire changer. Les chambres d’écho que constituent les réseaux sociaux, entre autres, alimentent les capacités de chacun et chacune à se forger des arguments et des réparties solides, sans pouvoir se mesurer aux idées différentes. Un outil qui nous invite à modifier nos comportements pour apaiser les tensions.

Regards historiques
André Martineau sert une seconde facture à ses balados avec L’histoire ne s’arrête pas là (Hurtubise), qui reprend une douzaine des anecdotes québécoises méconnues qu’il a traitées. C’est à son regard d’anthropologue qu’il se fie pour dénicher des faits inusités ou des rumeurs mystérieuses qui ont participé à l’histoire du Québec. Dirigé par Sophie Bertrand et Jocelyne Fournel, le collectif Agence Stock Photo : Une histoire du photojournalisme au Québec (Du passage) retrace l’initiative heureuse de trois photographes, soit Robert Fréchette, Jean-François LeBlanc et Martin Roy, qui bâtissent en 1987 une agence de photographies unique au Québec. Dans cet opus, trente ans de moments importants nous sont donnés à voir, grâce à ces photographes qui ont su capturer des instants mémorables, du référendum de 1995 au printemps érable de 2012. Bien qu’il vise principalement la région de la ville de Québec, Les Québécois au volant (Septentrion) peut certainement éveiller la curiosité d’une grande part de ceux et celles qui s’intéressent à la place des voitures et des routes en général. Étienne Faugier fait la synthèse de l’automobile et de la création du réseau routier, tout en mettant en lumière les enjeux actuels, soit la variation de la mobilité face aux changements climatiques et la place des voitures au sein de la cité.

La science qui nous éclaire
Moiya McTier est une astrophysicienne états-unienne, en plus d’être une dynamique vulgarisatrice scientifique. Dans La Voie lactée : Une autobiographie de notre galaxie (MultiMondes), la Voie lactée est elle-même un personnage, qui se révèle, explique ses origines et nous observe, depuis les tout débuts de l’humanité. Teinté d’humour, l’ouvrage s’avère un vibrant hommage à notre galaxie, et nous plonge avec émerveillement dans les tréfonds de l’univers. Certes, l’océan est moins vaste que l’univers, mais son immensité peuplée de créatures fascinantes a suscité chez Peter Godfrey-Smith un parallèle avec l’émergence de la conscience humaine. Avec L’odyssée de la conscience (Flammarion), l’auteur, passionné de plongée, constate que les différentes formes d’intelligence acquises par les micro-organismes et les animaux au fil de milliards d’années s’apparentent à l’évolution de la nature humaine. Enfin, Boucar Diouf n’a pas fini de nous communiquer la sagesse de ses aïeuls. Dans Ces esprits qui dorment dans les semences (Éditions La Presse), il rappelle combien les plantes regorgent de récits, parfois glorieux, parfois cruels, et à quel point leur culture a changé le monde. Avec sa verve habituelle, son humour rassembleur et sa faculté à partager ses connaissances, il nous entraîne au cœur des semences, porteuses de vies.

Les sports sous la loupe
Le cinéaste Jules Falardeau nous invite au milieu du ring avec Du sang, de la sueur et des larmes (Du Journal). Tout l’itinéraire de la boxe au Québec nous est soumis, témoignages et photos à l’appui. Féru de ce sport qui lui a d’ailleurs inspiré des films, il retrace les combats légendaires, les rivalités épiques et les amitiés sincères, avec en toile de fond certaines ombres issues du monde interlope. C’est également l’aspect historique que Brendan Kelly a privilégié dans Le CH et son peuple (L’Homme). En effet, il suggère des parallèles entre la traversée sociopolitique du Québec et les succès, tout comme les échecs, de l’équipe de hockey emblématique, en y incluant le soutien indéfectible de ses partisans. Dans La glace est mince (Québec Amérique), ce sont plutôt les aspects triviaux du hockey que Walter S. DeKeseredy, Stu Cowan et Martin D. Schwartz soulignent en gras. Les auteurs abordent de front la culture du viol, la misogynie, l’homophobie et le racisme qui perdurent au sein des équipes. Entre les institutions qui protègent les joueurs fautifs et les stratégies utilisées pour étouffer leurs crimes, le monde du hockey est mis au ban. Les auteurs établissent dans cet essai des pistes de solution afin d’assainir le milieu.

Portraits
Dans Leonard Cohen : L’homme qui voyait tomber les anges (Boréal), Christophe Lebold présente un topo méticuleux, entre récit et analyse de l’œuvre, de ce chantre immortel. Vraiment tout Deschamps au complet (Éditions La Presse), comme son titre l’indique, constitue la somme, colossale, des monologues et des chansons d’Yvon Deschamps, rassemblés par François Avard. Gino Chouinard qui, par l’entremise du petit écran, a accompagné quotidiennement un public considérable de téléspectateurs et téléspectatrices, dévoile des anecdotes et des confidences autour de l’émission Salut Bonjour dans 3 800 matins (L’Homme), tandis qu’Alain Crevier avance une réflexion dans Être (Édito) sur la quête de sens qui l’a animé toute sa vie, et dont il constate qu’elle est commune à tous et à toutes.

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