Qui aurait cru qu’un simple appel à « acheter un livre québécois » lancé sur Facebook bouleverserait, douze ans plus tard, le calendrier éditorial d’un pan entier de l’industrie du livre? Si le 12 août est désormais bien ancré dans les habitudes de lecture estivale, il est aussi devenu un jalon stratégique pour les maisons d’édition, les libraires, et les diffuseurs. Mais qu’a-t-il véritablement changé? Nous avons posé la question à quelques figures clés du milieu : Patrick Petitclerc (BTLF), Frédéric Gauthier (La Pastèque), Judith Landry (Québecor) et Arnaud Foulon (HMH).
Patrick Petitclerc : © Sarah Neale

Un phénomène de librairie
C’est d’abord à travers les chiffres que le 12 août révèle sa puissance. Patrick Petitclerc, directeur des ventes et développements pour Gaspard à la BTLF, scrute chaque année les palmarès de ventes de cette journée pas comme les autres. Par rapport au titre le plus vendu, toutes éditions du 12 août confondues, il nous confie : « Je suis surpris du grand gagnant! Ce n’est pas Kukum ni La femme qui fuit, comme je le croyais, mais bien Rose à l’île de Rabagliati, paru en 2023. Il est sorti en librairie précisément la semaine du 12 août, ce qui a entraîné des ventes monstres le jour même en 2023, éclipsant tous les bons vendeurs récurrents des autres années. »

Frédéric Gauthier

Ce coup d’éclat n’est pas tombé du ciel. Frédéric Gauthier, codirecteur des Éditions de la Pastèque, lève le voile sur une stratégie assumée : « Pour Rose à l’île, c’était effectivement totalement prévu que le livre paraisse le 12 août. Nous misions sur cette journée, qui est devenue un incontournable depuis quelques années. Compte tenu également que nous avons toujours misé sur les libraires pour le développement de notre catalogue, il était naturel pour nous d’imaginer une stratégie autour du 12 août pour ce titre qui était un peu hors norme pour Michel Rabagliati vu son format différent et son approche novatrice. »

Arnaud Foulon : © Andréanne Gauthier

Arnaud Foulon, vice-président à l’édition et aux opérations du Groupe HMH, reconnaît également le rôle que l’éditeur, qui a comme devoir de faire rayonner ses auteurs, doit jouer dans cette importante journée. « Les gens veulent se faire conseiller en livres québécois cette journée-là précisément, il est donc du devoir des éditeurs de s’assurer que cette journée saura donner de la visibilité à ses auteurs et autrices. En ce sens, oui, au Groupe HMH, nous prévoyons souvent la publication d’un titre par maison [Hurtubise, XYZ, MultiMondes, BQ] pour cette date. Pas que du roman, on souhaite chaque année diversifier les genres littéraires auprès de nos libraires de partout au Québec et idéalement promener nos auteurs et autrices dans les librairies cette journée-là aussi pour aller à la rencontre de leurs lecteurs et lectrices. »

La rentrée qui n’en est plus une
L’un des effets les plus réjouissants du 12 août, c’est sans doute qu’il a redonné à l’été un rôle actif dans la vie littéraire québécoise. Frédéric Gauthier insiste : « Le 12 août redonne aussi une énergie dans l’été […] et crée une dynamique commerciale qui vient solidifier toute la chaîne du livre. » Car, impossible de le nier : le 12 août a été capable d’avoir un impact sur la notion même de rentrée littéraire. L’été, jadis zone plutôt grise et tranquille dans le calendrier des parutions, est de plus en plus un espace de choix convoité.

Arnaud Foulon l’affirme également sans ambages : « D’abord et avant tout, le 12 août a devancé la rentrée littéraire au Québec. […] L’événement ouvre la saison qui va s’étirer jusqu’au Salon du livre de Montréal, qui lui, paradoxalement, est de plus en plus tard. Donc, alors qu’il y a 5-6 ans, notre saison s’étendait de la première semaine de septembre à la deuxième de novembre, aujourd’hui, elle débute la semaine avant le 12 août pour se terminer la dernière semaine de novembre. Disons qu’on a repoussé les frontières! »

Judith Landry : © Bruno Petrozza

De son côté, Judith Landry, directrice générale du secteur livre chez Québecor, tempère cette vision : « Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle devance la rentrée littéraire. […] Il faut davantage le voir comme l’avant-propos d’une rentrée qui reste foisonnante, tant en librairie que dans l’espace médiatique, à partir de la mi-septembre. Cela étant dit, on constate que la notion même de saison littéraire a tendance à s’étirer. On remarque plus de parutions dès le mois d’août pour la saison d’automne et les saisons de printemps s’étendent bien souvent jusqu’en juin. C’est une tendance de plus en plus forte qui rend moins anachroniques les livres qui paraissent durant le mois d’août. »

Mais une chose est claire : les éditeurs ne peuvent plus ignorer le 12 août. Chez Québecor comme chez HMH, cette date est désormais inscrite dans les programmes de parution au même titre que les grands salons du livre. Et chez La Pastèque, elle influence directement le calendrier : « Nous tentons de placer stratégiquement chaque année un titre pour cette journée », affirme Frédéric Gauthier. D’ailleurs, pour l’édition 2025, c’est l’album d’Emily Arrow et Geneviève Godbout intitulé Chère Librairie, célébrant justement les librairies tout comme tous ceux qui les aiment, qui aura la vedette.

Chez HMH, plus question pour des représentants et représentantes et des éditeurs et éditrices de terrain de prendre des vacances la semaine du 12 août : « Il faut être au poste, en librairie pour soutenir nos auteurs et autrices et l’ensemble de la production québécoise, de chez nous et d’ailleurs. » Oui, le tout occasionne plus de travail pour toutes les équipes, en librairie comme en édition. « Mais on est tellement content de voir le succès remporté par les livres d’ici : de voir les romancier·ières, les illustrateur·rices, les poète·sses québécois·es tasser des cubes de l’entrée des librairies les écrivains étrangers (le 12 août et bien souvent aussi les semaines suivantes!) qu’on ne compte pas les heures, ce n’est que du plaisir! », se réjouit, avec raison, Arnaud Foulon.

De l’initiative citoyenne au jalon stratégique, le 12 août a opéré une mutation que peu d’initiatives culturelles peuvent revendiquer. Il n’a pas remplacé la rentrée, mais l’a certainement précédée, préparée, et prolongée. Il n’a pas détrôné les grands auteurs étrangers, mais il leur a volé la vedette, le temps d’une journée — et parfois de plusieurs semaines, et a même redoré le blason de notre littérature auprès de lecteurs qui en avaient oublié les richesses. Surtout, il a cristallisé une forme de fierté autour du livre québécois et a fédéré un milieu autour d’un objectif commun : voir les livres d’ici rayonner dans l’imaginaire collectif.

 

De nouvelles parutions à surveiller
Comme on disait, plusieurs livres paraissent maintenant plus tôt afin d’être en librairie lors du 12 août. En plus de Chère Librairie d’Emily Arrow et Geneviève Godbout (La Pastèque) dont on vient de vous parler et d’Oasis de Marie-Christine Chartier (Hurtubise) qu’on vous mentionne ici, il faudra porter attention, entre autres, au recueil de poésie de Gabrielle Filteau-Chiba (La robe en feu, XYZ), ainsi qu’aux nouveaux romans de Naomi Fontaine (Eka ashate/Ne flanche pas, Mémoire d’encrier), de Maureen Martineau (Une nuit d’été à Littlebrook, Héliotrope), d’Anne Genest (Le dénuement, Stanké) et de Joël Martel (Le chien ne meurt pas à la fin, La Mèche). Marie-Sissi Labrèche signera un livre dans la collection « III », Ne pas aimer les hommes (Québec Amérique). Deux premiers romans seront à découvrir : Ce qui se passe en moi aura lieu de toute façon de Julie Benoît (Éditions du Quartz) et Entre ici & toi (Kairos), une romance de Karen Landry. Du côté jeunesse, Stéphanie Boyer proposera un album avec les illustrations de Samuel Cantin, Turbulences dans le jardin (Fonfon). L’ouvrage récompensé du prix Robert-Cliche devrait aussi arriver en librairie le 6 août. Soyez à l’affût!

Ce n’est évidemment pas une liste exhaustive, n’hésitez pas à vous tourner vers votre libraire pour faire d’autres découvertes! [AM]

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