L’hymne à la bière et à l’anarchie!

En 1883, Franz Kafka et Jaroslav Hašek naissaient à quelques mois d’intervalle. Bien que tous deux partagent la ville de Prague comme socle de leur existence, les différences stylistiques qui les opposent illustrent parfaitement le foisonnement artistique de l’époque. Si Kafka écrit en allemand — la langue des affaires et de l’administration —, Hašek utilise plutôt le tchèque pour être au plus près de la langue du peuple. Il veut toucher le plus grand nombre et faire de la littérature un divertissement populaire. Et si l’œuvre sombre de Kafka n’est plus à présenter, celle satirique de Hašek demeure trop souvent méconnue à l’international. Pourtant, sa critique acerbe du pouvoir, qu’il soit politique, militaire ou religieux, résonne toujours aujourd’hui. Ce gros buveur de pilsner et fidèle acolyte des tavernes pragoises a su rendre compte, avec une hilarante lucidité, de la folle dérive des superpuissances de son temps. Celui devenu un véritable auteur culte en Tchéquie voit son personnage du soldat Švejk bien ancré dans la culture du pays et continuera de marquer les générations futures. Il lui est indissociable, comme la mousse qui trône sur un verre de bière!

Lui-même enrôlé dans l’armée autrichienne en 1915, avec le 91e régiment d’infanterie, Hašek a connu l’expérience traumatisante de la Grande Guerre et l’horreur des tranchées. Il rejoint en même temps les rangs des forces tchécoslovaques formées en Russie, pour finalement se rallier à l’Armée rouge. Ses différentes allégeances et « ses infidélités », très souvent attaquées par ses pairs, ont fait de lui un libre penseur à la conscience aiguisée, capable de saisir les complexités géopolitiques du XXe siècle. Il raconte d’ailleurs dans son récit Aventures dans l’armée rouge (La Baconnière), qu’on juge autobiographique, l’absurdité du milieu militaire et la confusion hiérarchique du pouvoir révolutionnaire. Le texte, initialement publié en 1921 dans la presse tchèque, s’ouvre sur un imbroglio tellement représentatif de son humour : « Lorsque le Soviet militaire révolutionnaire du “Groupe rive gauche” à Simbirsk m’annonça, vers le début d’octobre 1918, que j’étais nommé gouverneur militaire de la ville de Bougoulma, je demandai au président Kaïourov : “Et êtes-vous sûr que la ville de Bougoulma est entre nos mains?”1. » Dans ce livre, Hašek montre les abus de l’Armée rouge qui, au final, perpétuent les mêmes terribles violences que le régime autocratique des tsars. Le métier de journaliste et l’expérience militaire lui ont permis de tirer un maximum d’inspiration pour composer son œuvre majeure Les aventures du brave soldat Švejk (Folio). Souvent perçue comme une suite de romans vulgaires, cette série à la bouffonnerie intelligente est plutôt un réquisitoire contre l’Empire austro-hongrois : l’écrivain a voulu y ridiculiser les grandes idées selon lesquelles il devenait apparemment concevable de prendre les armes.

Le premier tome des Aventures du brave soldat Švejk s’ouvre sur l’assassinat de François-Ferdinand le 28 juin 1914 à Sarajevo. En début de chapitre, quand Švejk apprend par sa logeuse la mort de l’archiduc, il fait fi de ne pas reconnaître l’héritier de l’Empire austro-hongrois. Est-ce le droguiste ou celui qui ramasse les crottes de chien? Les rumeurs d’une guerre imminente circulent avec avidité et les détectives au service du vieil Empire s’évertuent à épingler les supposés traîtres. Dans les tavernes avoisinantes, les agents du régime habillés en civil scrutent et manipulent les paroles des buveurs de bière pour arriver à leurs fins. Parmi eux se trouve Švejk, et c’est là, au cœur de la brasserie Le Calice, que commencent réellement les aventures du futur soldat. Comme un Tintin version slave, notre brave homme s’en sort toujours indemne. Il esquive les questions assassines et trouve sans cesse des réponses qui déroutent les sbires de la monarchie. La commission médicale lui colle le diagnostic de « crétinisme congénital » et l’envoie à l’asile. De l’asile à la prison militaire, en passant par le commissariat, Švejk se tirera d’affaires grâce à sa bonhomie et à ses excès de zèle. Publiée en trois parties, l’odyssée du brave soldat est malheureusement demeurée inachevée, son créateur étant mort prématurément en 1923. L’illustrateur Josef Lada a d’ailleurs prêté son crayon pour donner corps à ce fameux antihéros, ce qui le rend encore plus palpable et attachant.

Hašek a aussi publié plusieurs nouvelles disséminées un peu partout dans la presse pour gagner son « knedliky » quotidien. En 2024, la très respectable maison d’édition suisse La Baconnière nous a fait un beau cadeau en publiant un joyeux fatras de ses écrits de journaux. Le recueil Le guide du « RIEN » et autres histoires regroupe vingt-cinq textes tirés de l’édition intégrale publiée en tchèque. Le traducteur Michel Chasteau s’est fait un plaisir de se plonger dans cette dizaine de volumes et de nous dégoter les meilleures histoires et généreusement les convertir en français. Quel partage et quelle chance! Il faut imaginer un guide touristique sur le « rien », un censeur hydrocéphale, un faux suicidaire, un prisonnier opportuniste… le tout auréolé d’un soupçon d’anarchie et de douce satire sociale.

Photo : © Photo fournie par l’éditeur/La Baconnière

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1. Jaroslav Hašek, Aventures dans l’armée rouge, La Baconnière, 2015, p. 7.

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