Mélissa Da Costa est en train de mettre un point final à son livre Les douleurs fantômes (2022) sur les retrouvailles d’un groupe de quatre amis quand surgit l’idée de Tenir debout, tout juste sorti en librairie en août dernier. Dans le premier, il est question d’un personnage, Anton, qui après une terrible chute doit désormais vivre ses jours en fauteuil roulant. Mais le sujet est évoqué sans pour autant être approfondi et l’autrice croit que le thème mérite à lui seul l’élaboration d’un livre à part entière. Entre-temps, elle publie deux romans (La doublure, 2022; Les femmes du bout du monde, 2023), mais bientôt se penche sur l’histoire de François et d’Éléonore, ces tourtereaux écorchés qui auront des défis considérables à relever pour espérer résister au revers. « Je me suis dit qu’il fallait que j’essaie d’écrire là-dessus, sur le couple confronté au handicap et à la dépendance, mais en partant d’un couple purement passionnel et charnel, et voir s’il pourrait survivre », explique l’écrivaine. Parce qu’en effet, les deux valentins se sont rencontrés depuis peu et le feu est encore au rendez-vous.
Lui est déjà marié à Isabelle, jouit d’une carrière d’acteur florissante à Paris et mène la grande vie avec son nom en tête d’affiche. Quand elle fait sa connaissance, Éléonore, de près de vingt ans sa cadette, habite seule dans un petit studio et est ouvreuse au théâtre où il tient le rôle-titre dans la pièce Dom Juan. Un soir après la représentation, il l’invite à sortir avec la troupe au Melchior. Après quelques séances de baisers clandestins dans les arrières du bar, la relation s’officialise; il quitte sa femme et entreprend de déménager avec Léo dans un appartement situé juste en face du parc des Buttes-Chaumont. Totalement épris, les amants sont toutefois interrompus dans leurs élans lorsque François perd l’usage de ses jambes dans un accident de scooter. À partir de cet instant, le cours de la vie bascule du tout au tout. Ils devront traverser d’importantes remises en question et surtout une gamme d’émotions allant du déni à une relative sérénité en passant par l’aigreur et le désarroi.
Accéder à la vérité
Pour bien transmettre l’intensité de la situation, Mélissa Da Costa opte tout de suite pour la double narration alternée. « Je voulais vraiment être le couple, pas du côté de l’un ou de l’autre, et je voulais un roman dans lequel on est au plus près de l’intimité et des pensées les plus personnelles et les plus inavouables de chacun, précise l’autrice. Je voulais être dans le ressenti aussi, je ne me voyais pas parler du handicap sans projeter le lecteur dans ce corps de douleur, ce corps prison, cette impuissance et cette colère. » Afin de rendre compte de la réalité, Da Costa effectue ses recherches et prend contact avec Yann et Pauline, le premier ayant eu à apprivoiser une nouvelle existence avec un fauteuil et par là, quoique d’une autre manière, sa conjointe également. Même si ce n’est pas leur vécu qui est raconté dans Tenir debout, leur témoignage vient très sûrement influer sur le fait que l’écrivaine réussit à décrire si justement les états émotifs des personnages et les spécificités médicales de la paraplégie.
Les bouleversements psychologiques et la réadaptation complexe du corps sont au centre de la tentative d’adaptation de François. Éléonore quant à elle est prête à lui apporter toute l’aide nécessaire et elle y emploie toutes ses forces, sa volonté et son amour. Mais les humeurs difficiles de son partenaire viennent parfois à bout de sa patience, lui faisant mettre en doute son utilité auprès de lui, l’amenant même à se demander si sa présence est souhaitée par l’homme qu’elle aime. Ce dernier a tout à reconstruire, mais encore faut-il qu’il l’admette et puisse accepter l’évidence. Des allers-retours multipliés de hauts et de bas l’amèneront vers le moment de la sortie du centre de rééducation, cependant le retour au-dehors s’avère beaucoup moins simple que prévu. Ajustements, prises de conscience, incompréhensions, rapprochements; quand les amoureux croient avoir enfin la tête hors de l’eau, un nouveau déferlement les submerge.
Son ex-femme voudra persuader François de reprendre son métier d’acteur, mais celui-ci ne s’y voit plus. « Je crois que c’est quelque chose qui revient beaucoup quand les gens sont touchés par un accident, ils ont plus de facilité à faire table rase et à se lancer complètement dans autre chose parce qu’au moins il n’y a pas la comparaison de la personne d’avant avec celle d’après, expose l’autrice. François veut être aux antipodes de ce qu’il a été pour qu’il n’y ait plus ce rappel permanent à son passé. Pour lui, son image de comédien est associée à son aura, à son charisme, à lui dans toute sa splendeur. » Or, il ne parvient plus à s’imaginer comme tel, l’estime ayant aussi été abîmée dans l’accident. La perception de soi et la confiance sont à regagner, comme le corps doit s’habituer à un état inédit.
Premières lueurs
François reprendra véritablement goût à la vie lorsque la venue d’un enfant est envisagée. Lui qui ne semble pas avoir désiré la paternité auparavant s’illumine maintenant à cette perspective qui le remet en piste. « Il se dit qu’il n’est plus un amant, plus un compagnon, plus un comédien, qu’il est un bon à rien, mais s’occuper d’un petit bébé qui n’attendra rien de lui, qui n’a pas d’a priori et qui ne l’a pas connu valide lui donne l’impression de redevenir quelqu’un et d’avoir un nouveau rôle à jouer », dit l’écrivaine. Mais créer la vie dans sa condition n’est pas chose aisée, d’ailleurs François et Éléonore auront à redéfinir toute la façon de concevoir les rapports sexuels.
Éléonore pour sa part se surprend à recevoir une bouffée d’oxygène lorsqu’elle se met à écrire, une façon pour Da Costa d’exprimer son propre rapport à l’écriture. « J’ai commencé à apprendre à former des mots et à les assembler à 7 ans et je rentrais de l’école, surexcitée, je prenais une feuille et un crayon et j’inventais des phrases parce que j’avais compris que comme ça, je donnais vie à une espèce d’univers parallèle dans lequel il se passait exactement ce que je voulais, confie-t-elle. J’avais l’impression d’avoir une baguette magique et je trouvais ça incroyable, c’était grisant. » Elle transfère donc à Léo ce pouvoir, qui servira à son affranchissement.
Avec Tenir debout, l’autrice tient à distance les commentaires voulant lui accoler l’étiquette d’autrice à romans feel good. « Avec celui-là, déjà j’ai senti qu’il y avait une prise de risque parce que je vais sur des sujets pas faciles et assez crus, avec un peu de violence parfois, des sujets peu abordés et encore un peu tabous, on préfère détourner le regard plutôt que de s’intéresser de très près à tout ça. » La composition étoffée des personnages et le récit, tissé avec attention, minutie et sensibilité, élargiront certainement l’éventail de ses nombreux lecteurs et lectrices convaincus. « J’ai décidé avec culot de sortir en rentrée littéraire en me disant voilà, on va casser une bonne fois pour toutes cette image gentillette de petits romans parfumés. » C’est ainsi que l’on retrouve entre nos mains cet automne un pavé substantiel et abouti de Mélissa Da Costa, 608 pages nous menant dans la psyché et le cœur de deux êtres éprouvés.
Photo : © Pascal Ito














