Chaque année, lorsque la température commence à chuter et que les nuits s’étendent, mes préférences de lecture s’orientent, sans surprise de mon côté, vers l’univers envoûtant de la Dark Academia. Plus qu’une esthétique, cette sous-culture se distingue par son ancrage dans les décors universitaires, où l’apprentissage de la littérature et des arts se mêle à une touche gothique et à des personnages obsédés par la soif de connaissance, allant parfois jusqu’à en perdre leur âme.

Un genre intemporel et pourtant si récent
Alors que le genre a connu un essor de popularité dans les années 20201 à travers la redécouverte de titres déjà publiés tels que Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro (Folio) et Le cercle des poètes disparus de N. H. Kleinbaum (Le Livre de Poche), on peut repenser certains grands classiques de la littérature comme ses précurseurs par leur atmosphère enivrante, leurs personnages peu fiables, et leur esthétique gothique très similaire. De Frankenstein de Mary Shelley, en passant par Oscar Wilde et son magnifique Portrait de Dorian Gray, ou encore l’univers de Sherlock Holmes, toutes ces œuvres ramènent à un univers intemporel et, pour ma part, presque nostalgique alors même que je n’en ai jamais fait partie. L’odeur des vieux livres mêlée à une ambiance tamisée, c’est la sensation que tous ces ouvrages me procurent, et c’est la même que j’ai le plaisir de ressentir lorsque je lis de la Dark Academia.

Même si le genre semble souvent célébrer l’apprentissage et la culture générale, il m’est impossible de passer à côté de sa représentation de l’élitisme en milieu universitaire, du moins dans beaucoup des romans qui y sont affiliés. Une question me taraude toujours : à quel point les cercles privilégiés aliénés dans ces romans reflètent-ils plus ou moins la réalité sociale?

La quête de l’excellence
Comment parler de ce genre sans évoquer Le maître des illusions de Donna Tartt (Pocket), considéré pour beaucoup comme le premier livre Dark Academia, en ayant inspiré d’autres par la suite? L’histoire est celle de Richard Papen, étudiant d’une université dans le Vermont ayant réussi à être accepté dans la sphère littéraire huppée de l’un de ses professeurs. À peine le roman lancé, le tragique associé à la culture réservée aux élites y est mentionné : un des membres du groupe est mort. Ce que je trouve absorbant dans cette lecture n’est autre que ce qui découle de tout ça : si les groupes comme celui-ci sont si difficiles à intégrer, le pouvoir accordé à ceux qui en font partie ne peut qu’en devenir nocif. C’est le cas également avec If We Were Villains de M. L. Rio (Hauteville) ainsi que Lapin de Mona Awad (Québec Amérique). Tous sont des romans presque obscurs, impossibles à lâcher pour ma part, dans lesquels les auteurs et auteures explorent les aspects sombres et toxiques des environnements universitaires exclusifs à travers l’amour des protagonistes envers la beauté intellectuelle et les institutions de prestige. Si certains pensent que ces romans glorifient le culte de l’excellence, j’y vois de mon côté des personnages sombrer peu à peu dans l’isolement et l’agonie. Que ce soit chez Donna Tartt avec les études classiques, M. L. Rio et le théâtre ou encore Mona Awad et la littérature, tous mettent de l’avant des personnes qui veulent être les meilleures dans leur domaine, pressurisées par les institutions dans lesquelles elles évoluent.

Des institutions comme symbole de pouvoir
Bien que je considère la Dark Academia comme mon genre littéraire favori depuis plusieurs années, c’est le roman Babel de R. F. Kuang (De Saxus) qui, par sa critique acerbe de la société, a confirmé mon amour pour le genre en plus de m’avoir fait redécouvrir des romans sous un œil nouveau. À Oxford dans les années 1800, le pouvoir des mots et de la traduction offre au Royaume-Uni le monopole sur les barres d’argent enchantées créées grâce à la traduction. Optant pour une touche de fantaisie mêlée à un Oxford historique, Babel remet en question la colonisation et les institutions comme symboles d’un pouvoir non légitime. Quand Robin Swift, orphelin de Canton, est amené en Angleterre par le professeur Lovell et qu’il rencontre à l’université d’autres étudiants qui, comme lui, ont été contraints de quitter leur pays d’origine pour intégrer l’institut privé qu’est Babel, un vrai choix s’impose : faire partie de l’élite et « trahir » son pays ou quitter l’honorable cercle social et redistribuer les richesses. Rien n’est manichéen et le rapport entre pouvoir et morale devient un tiraillement intérieur pour des protagonistes à qui cette vie a été « offerte ».

Je me suis souvent demandé ce qui m’attire dans ce genre de roman. Est-ce le fait de me retrouver face à des personnages imprévisibles et dérangés? Le besoin de me sentir presque intégrée aux sphères sociales qui y sont décrites et avoir la curieuse impression d’y perdre également une partie de mon âme dans le processus? Je n’ai jamais trouvé la réponse à cette question, sûrement est-ce même le mélange des deux. Faut-il faire preuve d’égoïsme pour intégrer ces domaines prestigieux? Tant d’interrogations sans éclaircissements, mais ce que l’on peut retenir, c’est que ce sont des lectures qui donnent envie de se pencher encore plus sur la dimension sociale du genre littéraire.

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1. Kristen Bateman, « What is the TikTok subculture Dark Academia », The New York Times, 30 juin 2020, en ligne, https://www.nytimes.com/2020/06/30/style/dark-academia-tiktok.html, consulté le 18 novembre 2024.

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