Au moment où vous lisez ceci, il est possible que l’actualité littéraire vous ait déjà convaincu que Franz Kafka est un auteur qui tient la route; après tout, celle-ci est friande d’anniversaires et c’est en juin 1924 qu’est mort Kafka, un auteur alors presque sans œuvres. Qu’est-ce qu’un auteur « qui tient la route »? Je propose cette définition : plus qu’un auteur à lire, c’est un auteur à relire. Ce qui place le docteur Kafka dans une catégorie à part, celle d’un auteur archiconnu, mais sans doute pas assez lu ou apprécié.
Le succès posthume de Kafka peut être attribué à son « originalité ». C’est l’œuvre d’un individu unique dans un contexte historique inédit : un juif allemand vivant à Prague, alors partie de l’Empire austro-hongrois; l’ère des empires est alors dans ses dernières années (la Tchécoslovaquie sera créée en 1918). Kafka fait donc partie d’une double minorité, même si, en tant qu’Allemand, il fait partie de l’élite dominante. Ajoutons à ces ingrédients un puissant sentiment d’étrangeté, d’inadéquation, qui le tenaille depuis l’enfance et le résultat est une œuvre semblable à aucune autre, dérangeante, exigeante. Ce caractère unique vaudra à la langue française l’adjectif kafkaïen, qui, dans le langage courant, sert à nommer ces situations incompréhensibles ou inextricables, des pièges existentiels.
Pour explorer le Kafka dans sa particularité, le « Kafka kafkaïen », si j’ose dire, lisez La métamorphose ou les nouvelles d’Un médecin de campagne. Plus personnelle, et dans un sens plus dérangeante, la Lettre au père, jamais envoyée, est à lire. Pour la petite histoire, Franz l’aurait remise à sa mère pour qu’elle la donne au père. Mais en jetant un œil au contenu, elle aurait décidé d’épargner le choc à son mari.
Bien sûr, l’originalité seule ne fait pas l’écrivain, et l’on peut évaluer son universalité à son influence sur la littérature du XXe siècle. Il est certain en tout cas que l’œuvre de Kafka a préfiguré la philosophie de l’absurde. Un chapitre annexe du Mythe de Sisyphe d’Albert Camus porte d’ailleurs sur l’œuvre de Kafka, où l’on apprend que l’œuvre véritablement absurde de Franz est Le procès. Par sa façon de conjuguer réalité et rêve (le cauchemar), il annonce, d’une certaine façon, le surréalisme. Dans Premier Manifeste du surréalisme, publié en octobre 1924, donc quelques mois après la mort de l’écrivain pragois, André Breton parle de « la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité1 ». Programme déjà en partie réalisé par Kafka, en quelque sorte.
Bien entendu, ces deux facettes, originalité et universalité, font la grandeur de l’auteur. Pensons au Don Quichotte de Cervantès, fondateur du roman moderne tout en étant le fruit d’un contexte on ne peut plus particulier. De la même façon, on peut certainement voir Kafka comme l’un des fondateurs d’une certaine modernité tardive.
Kafka, prophète? Avec son imaginaire pétri d’horreur et de masochisme, il semble avoir prévu l’ère concentrationnaire. Il est difficile en tout cas de ne pas être frappé par l’aspect annonciateur du Procès, pour moi son grand chef-d’œuvre, avec son invisible et implacable bureaucratie et sa finale désespérément grandiose, mais aussi par celui de La colonie pénitentiaire, où l’on assiste à un supplice digne du futur nazisme.
Un mot sur les nombreuses éditions disponibles en français. Snobisme mis à part, je recommande chaudement, si vous pouvez vous le permettre, la célèbre collection en papier bible de chez Gallimard, « La Pléiade ». Elle a l’avantage marquant d’être la seule basée sur la plus récente édition officielle en langue allemande. Toutes les traductions ont été révisées, et on trouve de nombreuses explications sur les choix des traducteurs dans le précieux appareil critique. C’est la version obligatoire pour les études savantes!
En format de poche, plusieurs traductions coexistent; au moment où j’écris ceci, deux « Folio » reprenant l’édition « Pléiade » vont paraître au début de l’été, à savoir Le procès et Amerika (aussi appelé Le disparu). L’édition du Journal dans « Folio », un travail récent qui date de 2021, ne semble pas avoir été préparée par la même équipe que celle de « La Pléiade » de 2022. Sinon, les traductions traditionnelles d’Alexandre Vialatte, découvreur en France de l’écrivain pragois, sont les plus connues, et les plus souvent prescrites; c’est sans doute pourquoi on les garde en vie. Je n’ai pas eu l’occasion de fréquenter les nombreuses éditions récentes chez Pocket, GF, Le Livre de Poche, etc. Votre libraire pourra vous aider au besoin.
Anniversaire oblige, je prends le temps de souligner quelques-unes des nombreuses parutions au sujet du maître pragois. D’abord, J’irai chercher Kafka, de Léa Veinstein (Flammarion), qui raconte avec intelligence et sensibilité l’enquête de l’autrice sur les manuscrits de Kafka; c’est à la fois une quête littéraire et un fascinant récit de soi. Aussi, Franz Kafka ne veut pas mourir, de Laurent Seksik, à paraître en juin chez J’ai lu.
Enfin, si comme moi vous vous intéressez à la vie de l’auteur et au contexte de l’écriture de l’œuvre, vous voudrez sans doute vous plonger dans la monumentale biographie en trois tomes de Reiner Stach, publiée en français en 2023 au Cherche midi (le premier tome est à paraître en juillet chez Le Livre de Poche). Un véritable travail d’historien, retournant aux sources plutôt qu’aux récits secondaires, et confrontant les différentes versions des protagonistes. En somme, un ouvrage d’histoire autant qu’une biographie et même, par moments, un essai.
Pour finir, une anecdote. Samuel Beckett n’a lu qu’un livre de Franz Kafka, Le château : « Je m’y suis senti chez moi, trop, c’est peut-être cela qui m’a empêché de continuer2. » Il est rare qu’on se sente chez soi dans cette œuvre, même son auteur s’y sentait parfois exclu. Mais on y reconnaît cette éternelle étrangeté, et peut-être qu’elle nous aide à comprendre l’absurdité du monde. Du moins, il faut l’espérer.
Mais l’important, bien sûr, c’est l’œuvre. Allez-y, lisez Kafka, en navire, à pied, même à cheval, il tient la route!
——-
1. Breton, André, « Premier Manifeste du surréalisme », Manifestes du surréalisme, Folio.
2. Lettres II : Les années Godot 1941-1956 (trad. de l’anglais par André Topia, préface et chronologie Georges Craig et al.), Gallimard.




















