En lisant la page qu’elle écrit tous les vendredis dans Le Devoir, on sait que Josée Blanchette accorde aux livres, qu’ils s’occupent de discuter de socio, d’éducation ou d’environnement, une première place, le siège d’honneur en fait. Elle se sert des bouquins pour aiguiller ses recherches, étayer ses réflexions, approfondir ses idées. Elle les présente, les recommande, les cite; elle les aime. « Je viens d’une famille de lecteurs », explique-t-elle. Elle entre en lettres au cégep à l’âge de 15 ans et les auteurs qu’on lui fait lire l’ennuient. Tolstoï et Flaubert, elle n’en a que faire. De toute évidence, elle a un parti pris pour la marge et l’audace. Ce sont plutôt les œuvres qu’elle découvre par la bande qui lui apporteront satisfaction. Elle s’empare des San-Antonio de son père, lit Bretécher, Anaïs Nin, Henry Miller, Carlos Castaneda. Des lectures qui viendront alimenter sans le savoir sa propre écriture, qui prendra vie quand elle entrera au Devoir à 20 ans.
Rouvrir les cartons
Depuis, elle a fait paraître des essais et, en 2020, Mon (jeune) amant français, un premier roman. Cet automne, elle publie Presque vierge (Druide), dans lequel elle relate son histoire vécue avec R., un professeur de trente ans son aîné alors qu’elle est adolescente. En 2018, elle apprend que l’homme est en prison pour cause de pédophilie. Ébranlée, elle considère conséquemment la relation qu’elle a eue sous une facette différente. « À 15 ans, on est tellement transportés, on est en feu, moi, j’étais en feu en tout cas, exprime-t-elle. J’ai toujours pensé que j’étais consentante donc que c’était correct; mais non, et c’est dans la loi, à 15 ans tu n’es pas consentante avec quelqu’un qui est en poste d’autorité. » Tout cela fait en sorte que Josée Blanchette exhume ses boîtes où elle a conservé journaux intimes, lettres que R. lui écrivait, travaux de cégep annotés, toutes les traces de cette époque charnière s’y trouvent. Elle raconte ce qui s’est passé dans l’intention de rejoindre les existences restées muettes, celles-là. « La littérature, ça aide, en tout cas, moi, ça me fait sentir moins seule dans la vie, c’est pour ça que je lis, c’est juste pour ça, et aussi parce que j’aime les mots », vibre-t-elle.
Entre l’enseignant de philo et l’étudiante, les livres sont au cœur des échanges. Ils viennent soutenir les discussions, en sont parfois les déclencheurs. « Quand j’ai reçu Lolita de Nabokov de mon prof, ça a été marquant, se rappelle l’autrice. Parce que c‘est une œuvre qui m’a donné la permission de sauter le pas avec lui, en fait, c’est ce qu’il voulait. Mais j’ai découvert une prose que je ne pensais même pas possible. Et une écriture du désir aussi; même si on est dans quelque chose de malsain, reste qu’il y avait l’excitation qui venait avec ça. Ce n’est pas pour rien que c’était un livre à l’index. » À la même période, elle ouvre les pages de La détresse et l’enchantement de Gabrielle Roy, qui révèle tout autre chose, mais autant saisissant pour la jeune fille. Avec les années et les déménagements, la chroniqueuse s’est départie de beaucoup de livres, il aurait été impossible de tout faire tenir en un seul lieu. Ce qu’elle a gardé au fil des décennies, du Colette et du Laferrière, témoigne de l’amour profond qu’elle leur porte. À ceux-là se joignent García Márquez, Romain Gary, Pessoa, des écrivains qu’elle identifie à des « voix » parce qu’ils sont parvenus à articuler des chemins de traverse entre eux et la lectrice qu’est Josée Blanchette, prenant part ensemble à une conversation qui dure depuis longtemps. Plus près de nous, mais non moins prégnantes, Nelly Arcan, Robert Lalonde, Hélène Dorion, Jodorowsky, font partie de ces « voix » évocatrices, inspirantes, salvatrices.
Insatiable
Et elle fait sans cesse de nouvelles connaissances, revient à la compagnie d’auteurs et d’autrices déjà fréquentés, en apprend continuellement auprès de l’un ou de celles-là, dressant un inventaire qui aboutit sur son bureau ou par terre en de multiples piles chancelantes. Au hasard, elle ouvre un livre, glane une phrase. Notes sur la mélodie des choses de Rilke se trouve à proximité au moment où l’on se parle au téléphone, elle s’en servira peut-être pour une chronique. Tout au long de sa vie, dépendamment de ce qui se passe, des écrivains et écrivaines viennent lui prêter main-forte. Quand on lui diagnostique un cancer, Christiane Singer l’accompagne avec ses ouvrages côtoyant la philosophie, la spiritualité, le récit et la poésie. Parmi les repérages récents, elle cite la correspondance entre Camus et Maria Casarès, dont l’écriture est animée d’une ferveur qui l’emporte. Ce qui l’amène à parler d’Eva Illouz et de son essai La fin de l’amour, où la sociologue examine l’impact des applications de rencontre sur les relations amoureuses. Josée Blanchette s’intéresse pareillement aux femmes, « qui sont en train de libérer une certaine parole », en mentionnant Margaret Atwood, « bien sûr, on ne peut pas passer à côté ».
Du côté national, Marie-Hélène Voyer retient son attention avec le recueil poétique Mouron des champs et l’essai L’habitude des ruines, des odes au territoire pour lesquelles l’autrice a doublement été récompensée du Prix des libraires du Québec en 2023. Franc coup de cœur pour Tueuse de joies patriarcales de Marie-Christine Lemieux-Couture, un recueil de textes que « les masculinistes ne peuvent pas lire sans avoir un feu sauvage » selon Blanchette. Celle-ci, attirée par ce qui dévie des sentiers les plus empruntés, a été agréablement surprise par Si nous restons têtus de Brigitte Léveillé, une poésie documentaire — « je ne savais même pas que ça existait » — racontant le projet fou de cinq amis se lançant collectivement dans la construction d’une maison. Grand émoi pour la pièce de théâtre S’enjailler de la comédienne et dramaturge québécoise originaire du Burundi Stephie Mazunya, abordant le racisme, le féminisme et l’image corporelle avec fraîcheur et esprit. « Moi, je suis pâmée devant ces filles-là parce qu’elles prennent le monde là où il est et elles sont en train de l’amener ailleurs », affirme notre libraire d’un jour.
Pour inviter justement nos politiciens à faire de même et à prendre à bras le corps les enjeux sociaux, Josée Blanchette propose L’hypothèse K. d’Aurélien Barrau, un astrophysicien philosophe doté d’une superbe éloquence pour nous pister sur les solutions possibles face au désastre écologique. Elle fait des recommandations autour d’elle aussi, prêtant ses livres qui ne lui reviennent pas toujours, notamment Underground Railroad de Colson Whitehead traitant de l’esclavage. Notre invitée précise qu’elle tient chaque année à lire des écrivains et écrivaines issus de la communauté noire; la littérature offre ça, la chance de s’ouvrir à diverses réalités. « Ça nous permet de transgresser les fossés générationnels, culturels et de genre », dit-elle. Mais récemment, Cette vie… et au-delà du docteur Christophe Fauré, approchant la conscience après la mort, est l’ouvrage qu’elle a le plus offert.
La chroniqueuse reçoit des tonnes de bouquins, des services de presse que lui réserve une librairie de la Rive-Sud de Montréal. « Chaque semaine, je m’accroche les pieds au Fureteur, c’est une vraie librairie indépendante et les libraires, c’est des allumés, du monde qui connaissent leur stock, ça paraît », assure-t-elle. Malgré les exemplaires donnés par les éditeurs, elle en achète encore, ne pouvant s’empêcher d’en ajouter quelques-uns. On ne se refait pas.
Photo : © Dominique Lafond




















