Durant son enfance, Julie Le Breton était souvent amenée à déménager. Pour la jeune fille, qui n’avait pas toujours le temps de nouer des amitiés, les livres représentaient un accompagnement invariable qui la suit encore aujourd’hui. L’apprentissage des textes qu’elle doit mémoriser pour son métier de comédienne l’éloigne parfois du rythme journalier de lecture qui l’a longtemps occupée. Mais dès qu’elle retrouve sa disponibilité d’esprit, elle remédie à la situation.
Dans sa jeunesse, elle ne se contentait pas de lire, mais le faisait aussi pour son frère. Et en quatrième année du primaire, son professeur avait organisé un coin lecture avec une grande bibliothèque et des coussins au sol où il invitait les élèves à s’installer et à commencer chacune des journées en se plongeant dans un livre. Ce même enseignant leur a lu tout au long des classes des extraits du célèbre roman Les misérables de Victor Hugo. « C’était la première fois dans ma vie que je réalisais que la lecture était non seulement importante pour moi, mais qu’elle était essentielle. » Pour ne pas dire existentielle.
Car de Charlie et la chocolaterie de Roald Dahl quand elle était enfant à Blonde de Joyce Carol Oates lorsqu’elle fréquentait l’école de théâtre, ces livres restent vivement imprégnés dans la mémoire de Julie Le Breton. À propos de Blonde, un bouleversant portrait romanesque de Marilyn Monroe, elle dit : «J ’étais à un moment de passage de la jeune femme et actrice vers la femme et actrice plus sérieuse et c’est une étude de personnage tellement engagée. On parle d’une artiste qui était incomprise, il y a un regard féministe aussi sur cette femme-là qui avait été objectifiée, malmenée, qui avait souffert du patriarcat. Ça a été très déterminant dans mon parcours. » À celle qui a eu l’opportunité d’incarner Marilyn dans la pièce Après la chute d’Arthur Miller, la lecture du livre de Oates fit l’effet d’une ouverture de perspectives.
Le grand ménage
Parfois vient le temps de devoir procéder au nettoyage de nos bibliothèques, même si cela se concrétise bien souvent à contrecœur. Mais pour accumuler d’autres livres, il est nécessaire de libérer de l’espace. Julie Le Breton a été contrainte à cette épreuve, mais n’a pu se départir de ses Stefan Zweig. « Il y a un souffle dans son écriture, un romantisme aussi, une violence, un regard très lucide sur ses contemporains qui trouve encore écho aujourd’hui. »
Elle nomme également Catherine Leroux, qu’elle considère être l’une des autrices majeures de notre littérature. Elle a eu la chance de prêter sa voix à la version audio du roman Le mur mitoyen. « Le monde est un endroit injuste où les bons deviennent mauvais de n’être jamais récompensés, où les véritables méchants ne sont que rarement châtiés et où la plupart des hommes zigzaguent entre les deux extrêmes, ni saints ni démons, louvoyant entre les peines et les bonheurs, les doigts croisés, touchant du bois. »
L’œuvre d’Emmanuel Carrère, par sa fluidité et sa part hybride entre le roman, l’essai et l’autofiction, gagne largement ses faveurs. Un temps, son intérêt s’est porté sur Houellebecq, mais à cause de ses prises de position des dernières années, elle le juge désormais « infréquentable ».
Elle fait parfois des détours du côté du polar, avouant avoir sciemment boudé le genre jusqu’à sa rencontre avec Alexis Martin, qui lui suggère de visiter l’univers d’Henning Mankell. Elle parcourra l’œuvre de bout en bout presque sans ciller.
La levée du rideau
Du 1er au 29 avril, Julie Le Breton endosse pour la scène les mots de Passion simple de l’autrice française Annie Ernaux, dont l’œuvre entière a été distinguée par le Nobel de littérature en 2022. Mise en scène par Brigitte Haentjens au Théâtre de Quat’Sous, la pièce anatomise avec une patiente application l’expectative d’une femme pour l’homme qu’elle aime jusqu’à la consumation. Pour la comédienne, c’est une gageure qu’elle accepte avec honneur. « Il y a des ramifications tellement profondes et riches. Ça fait des années que Brigitte et moi, on se rencontre, on travaille, on lit, on discute, il y a toujours quelque chose qui apparaît, j’ai l’impression qu’on n’arrivera jamais au bout. » C’est justement cette ampleur donnée, où l’intime et l’universel convergent en un même lieu, qui apporte une si forte résonance à la parole de l’écrivaine.
Du côté des dramaturges, avec son talent à montrer les tourments de l’âme humaine, Tchékhov enthousiasme Le Breton qui confesse rêver d’avoir un jour l’occasion de faire partie d’une production le mettant à l’honneur, quelle qu’elle soit. Plus près de nous, elle admire l’éclosion des nouvelles voix qui fusent d’un peu partout, trouvant difficile de s’arrêter sur un nom en particulier, estimant malgré tout que Fanny Britt demeure un choix irréfutable — « elle, je l’aime! » —, autant pour ses propositions théâtrales que pour ses romans.
Plus récemment, elle s’est laissée happer par La version qui n’intéresse personne d’Emmanuelle Pierrot. Rappelons que l’autrice signait avec ce titre son premier livre et qu’il a remporté en 2024 le Prix des libraires du Québec, ainsi que le Prix littéraire des collégiens et collégiennes. Dans ce roman, Sacha part au Yukon avec son ami Tom, fraternisant rapidement avec une communauté de marginaux s’abreuvant de musique et de contre-culture. Tout bascule au moment où les fausses rumeurs véhiculées par Tom réussissent à atteindre tout le village. Sacha est maintenant traitée en paria.
Julie Le Breton ne fait pas que lire, elle fait lire. À maintes reprises, elle a offert Réinventer l’amour de Mona Chollet, qui dénonce le patriarcat, lequel influe négativement sur les relations hétérosexuelles. Elle l’a donné à plusieurs femmes et à certains hommes près d’elle, jugeant crucial qu’il essaime les pensées.
Pour l’actrice, les écrivaines et les écrivains « changent le monde, tissent une toile où on peut vivre ensemble. Même les textes qui détonnent ou qui sont mal reçus à leur époque, je crois que c’est seulement en s’assoyant, en réfléchissant, en analysant, en fouillant, en allant dans les zones de danger à l’intérieur de soi qu’on peut faire avancer les choses et comprendre le monde ». Changer les choses un livre à la fois.
Photo : © Andréanne Gauthier














