L’auteur et interprète des chansons d’Avec pas d’casque ajoute une corde à son arc. Après avoir tourné autour pendant longtemps, le voilà qui se risque enfin à la poésie. Son premier recueil s’intitule Poudre à danser.

Stéphane Lafleur est un artiste complet, multifacettes. Qu’il écrive les paroles des pièces qu’il chante (La journée qui s’en vient est flambant neuve — la préférée de bien du monde), ou les scénarios des films qu’il réalise (comme Tu dors Nicole), il se distingue par sa douce mélancolie, son humour subtil et sa manière de célébrer notre parlure. L’œuvre de Lafleur charrie en elle un bout du Québec passé et présent; elle parle de nous. Et les mots en sont la pierre angulaire.

C’est L’Oie de Cravan, la maison d’édition montréalaise fondée par Benoit Chaput, qui s’est portée acquéreuse de sa collection de poèmes. En ajoutant sa publication (Poudre à danser) au catalogue, l’homme de cinéma et de musique rejoint Camille Readman Prud’homme, autrice du best-seller Quand je ne dis rien je pense encore. Un assemblage qu’il a dégusté comme au moins 15 000 autres personnes. « Ce que j’ai aimé, c’est la simplicité du dialogue que Camille entretient avec le lecteur. Tout le monde se reconnaît. C’est à la fois très simple, et très précis. Elle arrive à mettre en mots une intériorité qu’on porte tous. C’est un livre qu’on a envie d’offrir en cadeau. »

Marie-Andrée Gill fait aussi partie de ses poètes contemporains favoris. « J’aime les gens qui s’amusent, qui s’autorisent des ruptures de ton. Tous les livres de Marie-Andrée sont bons, mais je pense d’emblée à Chauffer le dehors, qui est sûrement son plus connu. Elle est capable d’avoir de l’humour et de la gravité dans le même poème, et c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup. » Toujours à La Peuplade, il ne tarit pas d’éloges à l’égard de Mouron des champs. « Pour moi, Marie-Hélène Voyer fricote avec Gaston Miron. Il y a quelque chose chez elle qui est ancré dans le territoire. »

Finalement, il tient à nommer Taureau taureau de Jean-Christophe Réhel (« il y a quelque chose de ludique dans ce qu’il fait ») et Sudbury de Patrice Desbiens. « Si L’homme rapaillé de Miron est intimidant et me semble hors de portée, Sudbury propose une trail que je peux emprunter à ma façon. Je me souviens que ça avait laissé une forte impression en moi [quand je l’ai lu pour la première fois]. »

Connaître ses classiques
Bien que Stéphane Lafleur se tienne au fait de l’actualité poétique québécoise (et franco-ontarienne), des textes en prose se fraient également un chemin sur sa table de chevet. Le premier titre qui lui vient en tête lorsque je lui parle de romans? L’écume des jours, de Boris Vian. « À 17 ans, ça a changé ma vie. C’est comme si quelqu’un avait pointé une porte que je n’avais jamais vue. Tout un monde s’ouvrait à moi. »

Au panthéon des géants québécois, il confie avoir découvert Anne Hébert sur le tard. Récemment, Les fous de Bassan lui ont fait un fort effet. « C’est comme l’une des affaires les plus percutantes que j’ai lues, et avec une langue aiguisée, virtuose. En fait, j’étais content de ne pas l’avoir lu à l’école secondaire. Je ne pense pas que je l’aurais apprécié à sa juste valeur quand j’étais jeune. »

Récits cinématographiques
Je ne tombe pas des nues quand il me dit que Le Quartanier s’est, et depuis longtemps, frayé un chemin jusqu’à son cœur. Il en va d’une constance chez les littéraires du Québec, et à fort juste titre. « J’ai beaucoup aimé la trilogie 1984 d’Éric Plamondon; Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S. Les coïncidences, la concordance des dates, la recherche et les liens qu’il fait dans ces trois romans m’ont impressionné. C’est comme du montage par écrit, en fait. »

Après tout, Stéphane réalise ses films et monte ceux des autres (dont Vampire humaniste cherche suicidaire consentant). Déformation professionnelle oblige, il recherche, consciemment ou non, la compagnie d’auteurs et d’autrices qui tissent leurs histoires comme des scénarios.

L’un de ses plus récents achats en librairie? Une histoire silencieuse d’Alexandra Boilard-Lefebvre, un récit familial articulé autour de la grand-mère de l’écrivaine. « C’était comme du documentaire écrit. J’ai adoré ça. »

Dans la même veine, il a pris plaisir à lire l’essayiste pragois Patrik Ouedník, sans doute le plus célèbre écrivain à écrire depuis la capitale de la Tchéquie, après Franz Kafka et Milan Kundera. « Europeana, c’est un petit livre de rien, c’est juste comme une énumération de faits historiques. C’est comme du montage et il joue beaucoup sur la répétition. C’est très étrange comme livre. »

Histoires spatiales
Les gens qui connaissent bien le travail de Stéphane Lafleur n’en seront pas si étonnés : la science-fiction tombe dans ses goûts. Après tout, on lui doit Viking, un long métrage mettant en vedette Steve Laplante, Larissa Corriveau et Fabiola Nyrva Aladin qui donne à voir les coulisses et angles morts de l’exploration spatiale.

« J’apprécie la science-fiction lorsqu’elle apporte une question philosophique, comme c’est le cas avec Solaris de Stanisaw Lem. Le film qu’a fait d’Andreï Tarkovski est super, mais le livre va plus loin — sans surprise. Quand j’aime un film qui est tiré d’un livre, j’aime comparer les deux, et voir comment la transposition s’est faite. »

C’est aussi par le biais du cinéma, celui des frères Coen, qu’il rencontre Cormac McCarthy. « L’écriture du livre No Country for Old Men est tellement précise. Le découpage est quasiment déjà fait. Tout est déjà dans le livre, à part la coupe de cheveux de Javier Bardem. »

Romans graphiques
Poudre à danser — collection de poèmes délicats et minimalistes d’un homme lisiblement amoureux — n’est pas exactement la première incursion de Stéphane Lafleur dans le monde du livre.

En 2013, il a fait équipe avec Katty Maurey pour la bande dessinée Mon ami Bao, un album qui a vu le jour à La Pastèque. Si je ne lui en avais pas parlé, il ne se serait pas avancé sur ce terrain-là. Non pas par regret (bien au contraire), mais par retenue, une sorte de pudeur. « C’était une belle aventure », se contente-t-il de dire, avant d’enchaîner vers d’autres récits portés par des images et des phylactères. « J’aime beaucoup ce que fait Catherine Ocelot. Il y a une parenté entre L’écume des jours et Symptômes. Elle a trouvé un angle différent pour parler des choses, et la BD, c’est un beau véhicule pour ça. Avec son propos et son dessin, elle maîtrise quelque chose. »

Pourrait-il, un jour, être tenté de renouveler l’expérience, celle de la BD, avec Catherine Ocelot? « Je pense qu’elle n’a pas besoin de moi. »

Stéphane Lafleur semble étranger au male gaze, à cette façon que certains hommes ont de s’intéresser aux femmes, et rien que pour en faire des objets de désir. L’omniprésence d’écrivaines dans sa sélection en témoigne : il les perçoit comme ses égales, plus que des muses. Et ça, c’est franchement plus rare qu’il n’y paraît. Surtout chez les musiciens qui ont du succès.

Photo : © Marc-Étienne Mongrain

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