Vingt-six romans en presque autant d’années d’écriture nous informent que Marc Levy n’a pas chômé et que malgré son incroyable popularité, il ne s’est jamais reposé sur ses lauriers puisque tous ses ouvrages ont été reçus avec autant de chaleur les uns que les autres. « Chaque roman est une petite histoire d’amour, déclare l’auteur. C’est un thème qui nous tient à cœur, ce sont des personnages dans votre vie, un énorme travail de préparation et une attente de partage avec les lecteurs. » Celui arrivé récemment et ornant les vitrines revêt tout de même une aura singulière. Au départ, on pourrait penser que l’on se trouve dans une dystopie. Un régime totalitaire met à l’index plusieurs livres dont la vente et la lecture sont proscrites, obligeant Mitch, propriétaire d’une librairie, à retirer de ses tablettes de plus en plus de titres jugés inopportuns d’un point de vue vertueux. Tout ce contrôle provoque l’ire de lecteurs et lectrices, mais affirmer sa révolte ne vient pas sans incidences. Un club de lecture clandestin est alors organisé dans les soubassements de l’immeuble, ancien lieu de commerce illicite.
Prohiber pour mieux régner
Plus on tourne les pages de La librairie des livres interdits, plus une impression de déjà-vu nous amène à interroger la véracité d’une telle situation. Comme quoi la fiction nous ouvre parfois les yeux sur une réalité qu’on ne voulait pas voir. D’ailleurs, l’élément déclencheur à l’écriture de ce roman n’est pas sans lien avec l’actualité. Marc Levy admet que l’impulsion lui est venue « peut-être quelque part [de] l’anticipation des résultats des élections américaines. Dans le combat que mènent l’autoritarisme et le conservatisme, l’entretien de l’ignorance est quelque chose d’extrêmement important pour leur survie », conscient que les tendances répressives sont en recrudescence un peu partout dans le monde. D’après l’écrivain, les états démocratiques doivent demeurer vigilants en tout temps et défendre leurs intérêts, car rien n’est jamais acquis.
Mitch et bientôt ses acolytes subissent de plein fouet les mesures restrictives d’un gouvernement contre lequel il devient difficile de s’opposer sans y laisser beaucoup, et parfois même sa liberté. « C’est très important de s’interroger. Qu’est-ce qui fait que des hommes ont plus peur de livres que d’armes à feu? C’est la même chose que les inquisiteurs religieux qui censuraient la culture parce que dès que vous êtes cultivés vous avez cette possibilité intellectuelle de remettre un certain nombre de choses en question. » Par l’entremise d’une librairie et des gens gravitant autour, Marc Levy soulève des réflexions pour le moins contemporaines. Il évoque la loi HB 1467, que l’on s’imagine inventée par l’auteur tellement elle apparaît absurde, voire loufoque.
Une liste incomplète de livres se trouvant à la fin du roman nous indique qu’il n’en est rien. Instaurée en mars 2022 dans l’État de la Floride, la loi prévoit que des livres jugés « inappropriés » soient retirés des bibliothèques scolaires. Compte tenu de la définition imprécise du mot, le risque de dérives est très grand. Ce qui fait que des livres d’éducation sexuelle sont pointés du doigt ou des ouvrages mettant en scène des cas de racisme ou des protagonistes LGBTQ+ sont tout simplement bannis, reléguant au silence les minorités déjà invisibilisées.
Répondre par la dissidence
En faisant circuler les idées, la librairie devient alors lieu de révolte, sinon du moins de contestation. Choisir et acheter un livre induit plus que jamais un geste politique. Mitch accueille dans sa librairie des personnes aussi diverses que Mathilde, étudiante supposée en pharmacologie, grande amatrice des journaux intimes de l’écrivaine américaine Anaïs Nin, que Verner, professeur de violon au conservatoire d’un certain âge, outré que l’on ne puisse pas lui vendre Des souris et des hommes de Steinbeck sous prétexte que des dirigeants l’auraient décidé ainsi. Franchissent aussi le seuil de la librairie Mme Bergol, venant quotidiennement lire sa dose d’œuvres sulfureuses et Mme Ateltow, ancienne enseignante de français de Mitch, sidérée par le régime de censure en vigueur. En parallèle à ce canevas, on suit la piste d’Anna, venue se faire conseiller auprès de Mitch le livre 1Q84 d’Haruki Murakami avant de s’exiler quelque temps dans le Grand Nord québécois et de rencontrer à nouveau la route du libraire des années plus tard.
Le roman prend assez rapidement des allures d’enquête où les convertis aux règles dictatoriales croisent le fer avec les citoyens prônant une philosophie affranchie des balises injonctives. Car pour Marc Levy, la réplique à l’inimitié est primordiale. « Raconter le présent, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter l’antidote. C’est ça, le rôle de l’écrivain. Le propos de la littérature, c’est de nous donner des envies plus fortes que celles des populistes qui existent en fédérant les meutes par la haine. » Il se fait donc une sorte de mission d’influer à sa mesure sur le cours des choses qui le dérange, d’offrir en quelque sorte un contrepoids à l’austérité ambiante, affichant un net penchant pour les personnages rebelles et hors-la-loi.
Mitch et ses camarades possèdent un pouvoir de transformation qui, il l’espère, déteindra sur les lecteurs de La librairie des livres interdits. « Trump a pris des vrais problèmes de société et il a accusé les migrants d’en être responsables. Mais si, au milieu de ce discours, vous lisez un livre dans lequel vous rencontrez un personnage de migrant et qu’au contraire du discours du populiste ce personnage incarne une humanité qui vous touche, vos émotions et votre regard sont altérés pour toujours. » Nul besoin de demander après ça si Marc Levy croit aux possibilités de la littérature. Il en fait la preuve chaque fois qu’il écrit.
Photo : © Pascal Perich













