En 1991 au Québec, Josée Chouinard était la première Québécoise à remporter une médaille d’or au championnat canadien de patinage artistique, le Bloc québécois devenait officiellement un parti politique, le salaire minimum passait à 5,55$, et, au treizième Gala de l’ADISQ, Julie Masse remportait le prix de la révélation de l’année, tandis que Vilain Pingouin mettait la main sur le trophée du groupe de l’année… Puis, dans une école secondaire comme tant d’autres, Elise Gravel, une adolescente créative et sage à la fois, souffrait pour sa part d’anxiété, se sentait différente des autres, moins mature et plus bizarre. Heureusement, elle pouvait toujours espérer gagner le concours d’agendas en s’affairant à parfaire le sien si précieux, à coups d’illustrations, de collages et d’inscriptions.
« Quand j’étais petite, on ne savait pas encore grand-chose du TDAH, et même les spécialistes pensaient que ça n’affectait que les garçons. […] Maintenant que j’ai eu un diagnostic (à l’âge de 35 ans), je comprends mieux mon cerveau spécial et j’ai appris plein de trucs que j’aurais bien aimé connaître plus tôt », exprime avec sincérité Elise Gravel dans l’épilogue de Mini-Elise : Bienvenue dans ma tête!
Dans les pages qui précèdent cette révélation, l’artiste invite son lectorat pour un (trop) bref intermède passionnant et parfois même déstabilisant à l’intérieur de son journal d’ado. Beau prétexte que ces réminiscences, fictives en grande partie, pour revisiter les grands pans de ce qui rythmait l’univers d’écolière de celle qui collectionnait les roches — même celles qu’elle oubliait dans ses poches de vêtements et qui menaçaient de briser la sécheuse —, qui dessinait tout le temps, y compris Milli Vanilli, John Lennon, dont elle était un peu éprise, ou Robert Smith de The Cure, qu’elle trouvait laid, mais dont elle aimait la musique, et qui faisait semblant de tripper sur les gars de New Kids on the Block juste parce que toutes les autres filles les voyaient dans leur soupe. « J’ai écrit ce “faux” journal intime pour représenter comment ça se passait dans ma tête au début du secondaire. Les personnages du livre n’ont pas existé pour vrai, mais mes idées qui jouent constamment au ping-pong, oui », écrit-elle aussi, à la toute fin de cet album touchant de réalisme.

Frencher, c’est dégueu!
Avec ou sans amie — car l’amitié et la sororité font aussi belle figure dans ce titre —, la jeune Elise écoute de la nouvelle musique chez Sam the Record Man, mange de la pizza chez Plaza Pizza, ramasse des pièces de monnaie dans la fontaine à vœux pour jouer à Street Fighter aux arcades, trouve que frencher, ça a l’air dégueu, enregistre des mixtapes de ses chansons préférées sur des cassettes, tente de comprendre comment placer un tampon, n’a jamais le temps de se mettre du spray net dans les cheveux le matin ou reproduit une partie de sa collection d’effaces dans son agenda scolaire… Allô la nostalgie des années 1990! Ça fait rigoler Elise, qui a d’ailleurs dégoté, il y a quelques années, une collection d’effaces « toute faite » chez Renaissance. Elle se souvient aussi de ses collants que les enseignantes apposaient sur les copies d’examens et qu’il faisait bon décoller avant de les regrouper sur des pages glossy d’albums à cet effet. Des tranches de vie « préhistoriques » (ahum!), disons plutôt dignes d’une époque où s’ennuyer était plus fréquent qu’en notre ère d’écrans à la rescousse.
En plus de mettre en relief les passe-temps des jeunes avant l’omniprésence des cellulaires, la sensible artiste procède aussi au merveilleux décryptage du cerveau TDAH d’une jeune fille qui ignore encore de quel bois elle se chauffe… « Je trouve qu’il manque de modèles neurodivergents l’fun dans la culture pour les jeunes… On montre souvent le TDAH comme un trouble ou quelque chose de mal. Quand j’ai réalisé que j’étais super TDAH et que j’avais passé ma jeunesse à ne pas comprendre comment les autres faisaient pour être organisés et pour ne pas avoir un cerveau qui part dans toutes les directions tout le temps, c’est comme si on m’avait enlevé tout un poids, confie-t-elle. Ça a changé ma vie. J’ai compris que ça faisait partie de ma créativité, qu’un cerveau qui pétille, ce n’est pas juste négatif… J’avais envie de partager ça avec les jeunes. C’est comme une énorme vague de compassion pour celle que j’étais, qui se trouvait weird, qui se demandait pourquoi ses lettres scolaires se retrouvaient dans le fond de son sac, qui oubliait des examens. J’ai arrêté de me dire des mots pas fins. Ça m’a donné un break, un amour de moi-même. »

Pour ses fans, il s’agit d’une rare incursion dans l’intimité de celle qui tient à sa discrétion et à sa solitude; chez elle dans le quartier Rosemont à Montréal ou à son chalet dans Lanaudière. « Jessie Elliot a peur de son ombre (Scholastic, 2014), c’était déjà un peu moi, mais pas complètement. Cette fois, c’est plus affirmé. Je n’étais pas aussi connue à ce moment-là, les enfants ne me connaissaient pas autant. C’est comme une nouvelle façon de connecter avec eux en m’exposant de la sorte », poursuit-elle.
Le coût de l’engagement
Mis à part quelques visites qui la réjouissent dans les classes de nouveaux arrivants, la plus grande de nos stars en littérature jeunesse ne sort que très peu et ne court plus les salons, événements ou rencontres scolaires comme à ses débuts, il y a une vingtaine d’années. Il faut dire qu’elle a reçu beaucoup de violence, voire des menaces de mort depuis son engagement envers la Palestine ou après la parution en 2022 de son livre Le rose, le bleu et toi! Un livre sur les stéréotypes de genre (La courte échelle). « J’étais de plus en plus inconfortable avec le fait que les gens sachent où j’étais… Et puis, je suis plus fatiguée, j’ai à peine suffisamment d’énergie pour travailler. J’aime être seule dans mon atelier avec mes chiens, je ressens de plus en plus le besoin de rester dans ma grosse bulle. J’ai envie de paix, de sérénité. J’ai travaillé beaucoup dans les dernières années. Je peux me reposer… », précise la mère comblée de deux filles de 17 et 20 ans.
Ses propres ados n’en sont plus vraiment. Qu’à cela ne tienne, ça ne l’empêche pas de saisir l’essence de la jeunesse actuelle, en commençant par écouter sa propre mini-Elise intérieure, toujours présente; palpitante, curieuse, fort éprise de justice et d’égalité. « Les enfants ne changent pas tellement avec les années, dans le sens qu’ils ont toujours les mêmes besoins qu’on avait. Je pense par contre que c’est dur pour eux de vivre dans la société d’aujourd’hui. Suffit de penser au contexte environnemental et politique, la haine ambiante, Trump… Ils se sentent très seuls souvent. J’aurais envie de tous les prendre dans mes bras. » Il va sans dire que ce livre a l’effet réel d’un câlin.
Illustrations et extraits tirés de Mini-Elise (Scholastic) : © Elise Gravel













