Peu pressé de donner suite à la frénésie ayant entouré le triomphe de Ténèbre, l’auteur bisontin — également éditeur à La Peuplade — a passé les dernières années à tâter différents pouls, à commencer par le sien propre. Comment écrire encore après avoir livré une telle œuvre? « On croit qu’un succès libère, mais en réalité, il enferme parfois », confie celui que cette consécration précoce a surpris, sans toutefois qu’il se sente pris au dépourvu : « Avant de me lancer dans un autre projet, j’ai voulu prendre le temps de bien digérer tout ça et de vivre tout ce qui venait avec, aussi. »
Installé à Montréal depuis maintenant quelques années, il admet n’avoir pas nécessairement cherché à consolider sa position dans l’écosystème livresque, cumulant divers projets s’inscrivant en parallèle des institutions littéraires, notamment le premier volume de L’autre histoire du ski (2021), fruit d’une résidence de création au Centre d’art actuel Bang, à Chicoutimi. « L’aboutissement du travail de création n’est pas une fin en soi, pour moi. Je considère que l’acte vaut pour lui-même, j’y prends plaisir et une bonne part de ce que je fais n’est absolument pas vouée à devenir quoi que ce soit d’officiel. J’aime cette liberté qu’aucun impératif ne presse ou n’entrave. »
D’expérimentations conceptuelles en recherches exploratoires, Kawczak avoue n’avoir rien cherché de précis, laissant au hasard de ses inclinations le soin de retourner les bonnes pierres au bon moment : « Écrire, c’est chercher une vérité qui n’existe peut-être pas, c’est avancer en aveugle », confie-t-il. Le bonheur, roman qui paraîtra le 6 août prochain, a toutefois été en partie inspiré d’éléments dont l’auteur savait d’emblée qu’ils formeraient la base de son deuxième vrai livre : « Je savais déjà que j’écrirais éventuellement un autre roman, oui; qu’il y aurait un ancrage historique, un propos sur la mémoire collective et la façon dont nos perceptions diffèrent. L’Histoire n’est jamais qu’une succession de faits. C’est un récit qu’on nous présente. »
Sous la plume de Kawczak, l’Histoire prend ainsi les traits d’une matière vivante, malléable, que les personnages manipulent, réécrivent, renient parfois, interrogeant l’art de raconter et de se souvenir.
Campé dans les ruelles sombres de la France occupée, où les ombres ne sont pas que celles des uniformes ennemis, mais aussi celles des âmes compromises, ce nouveau roman met en scène une trinité d’enfants qui cherchent à échapper aux multiples menaces qui les guettent. Parmi elles, Peter Pannus, figure du mal, officier nazi aux contours troubles dont la densité va bien au-delà du simple méchant de service : « Un méchant, oui, mais je n’aime pas les monstres simplistes. Le mal est souvent banal, mais il a aussi sa logique bien à lui, sa propre séduction perverse. »
Kawczak a manifestement pris plaisir à jouer avec les archétypes, à les déconstruire pour mieux s’en servir tout en les retournant. Ce Pannus en qui on pourrait reconnaître une version dégénérée du Peter Pan de Barrie est un monstre, certes, mais un monstre dont la monstruosité se nourrit de contradictions et de dilemmes, usufruit d’une humanité dévoyée par l’abattement et l’opportunisme.
« J’ai toujours été fasciné par cette période de l’Occupation. Les récits de ma grand-mère me hantaient, explique l’écrivain. J’écris aussi pour comprendre ce qui m’échappe, pour fouiller dans l’obscurité, sans trop savoir ce que j’y trouverai. La Collaboration est une période honteuse et bien refoulée de l’histoire française, quelque chose qui glisse entre les doigts; j’ai eu envie de m’y plonger. Je n’écris pas pour juger. »
Ce regard sur l’Histoire a été amplifié par diverses influences littéraires, notamment l’Allemand W.G. Sebald (1944-2001) et le Chilien Roberto Bolaño (1953-2003), moins dans les thématiques explorées que dans la façon de s’y prendre pour mettre en scène l’Histoire : « Ces auteurs m’ont montré comment l’Histoire pouvait être une présence spectrale, toujours là, mais sans être au premier plan. Le passé n’est pas une toile de fond : c’est un écho. »
Mais le roman ne se limite bien sûr pas à son cadre historique. Pour Kawczak, écrire, c’est poser des questions sans avoir besoin d’offrir de réponses, voire susciter de nouvelles questions. « Le titre, Le bonheur, c’est un peu une provocation, oui. Je voulais que le lecteur s’interroge, qu’il se demande ce que le bonheur a à voir avec ce qu’il est en train de lire et, par extension, qu’il se questionne sur sa propre vie, que l’idée même du bonheur parasite sa lecture et le taraude. »
Avec Le bonheur, Paul Kawczak poursuit une entreprise littéraire singulière et rigoureuse qui s’épanouit dans les marges du spectaculaire et du convenu. Refusant les raccourcis de la narration linéaire ou les facilités du manichéisme, l’auteur construit une œuvre qui interroge, ébranle, dérange parfois, mais surtout, qui exige du lecteur un engagement actif. Dans un paysage littéraire souvent pressé de plaire ou de capitaliser sur l’élan d’un succès, Kawczak avance à contre-courant, préférant l’ombre féconde de la lenteur à la lumière éphémère de la médiatisation.
Ce nouveau roman confirme ce que Ténèbre annonçait déjà : une voix littéraire d’une densité rare, à la fois élégante et incisive, capable de conjuguer beauté formelle et pensée critique. Il y a chez Kawczak une quête du sens qui ne sacrifie jamais la forme, une exigence qui refuse la tiédeur. Ses livres ne cherchent pas à flatter les attentes : ils creusent, grattent, mettent en lumière plis, refoulements, plaies et béances.
Peut-être est-ce là, justement, que réside le vrai bonheur de lecture qu’offre Kawczak : dans cette capacité à faire résonner des vérités inconfortables, à travers des récits qui refusent la facilité. Loin d’un idéal naïf, Le bonheur évoque plutôt cette lucidité inquiétante, cette lumière vacillante qu’on trouve parfois au fond des ténèbres, pour peu qu’on ait le cran de s’y enfoncer. Écrire pour comprendre, lire pour résister — voilà l’invitation.
Photo : © Patrick Simard













