Cette rencontre au sommet que constitue l’extraordinaire adaptation pourrait bien être le dernier titre de l’année 2024 pour ma part. Car il serait vain de publier quoi que ce soit d’autre après pareil album tant la claque qu’on se prend est puissante. Sans l’ombre d’un doute, La route de Larcenet est loin devant sur le chemin des prix, laissant derrière à la traîne les 6 000 titres qui seront publiés sur le vieux continent cette année.
Alternant les projets humoristiques et sombres pour une question d’équilibre, Larcenet se cherchait un nouveau chantier à la sortie de son excellente trilogie Thérapie de groupe, où les deux pôles convergent en un fabuleux point de fuite. Pourquoi emprunter à nouveau le chemin de l’adaptation? « J’ai tellement puisé dans ma vie pour mes récents albums, j’ai tellement travaillé qu’il me semblait juste de mettre mon dessin au service des mots des autres. » Il souhaite d’abord mettre en images Le pays des marées d’Amitav Ghosh. Sans réponses des éditeurs, il reçoit alors d’un collaborateur de chez Dargaud un exemplaire de La route de Cormac McCarthy. « J’avais vu le film que j’avais bien aimé, ainsi que No Country for Old Men, sans plus. Je pensais – à tort – que ce roman était anonyme », avoue-t-il. « Pour la première fois de ma vie, j’ai dû rédiger une lettre de motivation adressée à McCarthy. Nous étions trois artistes à soumissionner. C’est moi qui l’ai eu! »

De cendre et de fureur
Au cœur de ce récit dystopique où un père et son fils arpentent une menaçante route dans l’espoir de trouver au bout d’elle refuge auprès d’une communauté de survivants, la prose de McCarthy verse surtout dans la description. Les dialogues sont courts et peu nombreux. Le rythme y est haletant. « J’ai d’abord écrit le récit à la première personne, mais je me suis vite ravisé, car j’étais dans l’erreur. Ce qui était compliqué, c’était de faire comprendre la notion du temps qui passe dans cette succession de saynètes. Comme il y a peu de texte, j’ai voulu noyer le lecteur dans une surabondance graphique. Question de me mettre au diapason du rythme du roman. » Alors qu’un artiste vise généralement à simplifier en cours de pratique, Larcenet fait le choix délibéré du foisonnement visuel. Ainsi, chaque case nous aspire comme une gravure de Gustave Doré.
S’il explore la potentialité de l’humidité des montagnes dans son adaptation du Rapport de Brodeck, Larcenet se mesure cette fois-ci aux nombreuses possibilités graphiques de la cendre. « J’ai bossé dur, car au début, c’était trop propre. J’ai donc gommé les pieds des personnages, comme s’ils marchaient sur un nuage. » Oscillant habituellement entre un trait réaliste et caricatural – à titre d’exemple, le protagoniste de Blast n’est-il pas doté d’un nez à la Edmond Rostand? –, il fait plutôt le choix d’un réalisme intégral, et donc, de la monotonie. « Je me devais d’ancrer les personnages dans le monde réel. Le dessin réaliste, c’est terrible! », s’amuse-t-il. « En plaquant mes personnages au niveau de la page, on a l’impression d’un couvercle qui leur pèse dessus. » Ce monde d’après tient heureusement autant des tranchées de la Première Guerre mondiale qu’il avait explorées vingt ans auparavant dans Une aventure rocambolesque de Vincent Van Gogh : La ligne de front que des inaltérables univers sublimés hollywoodiens. L’angoisse nous prend à la gorge dès la première case et ne nous quitte jamais, pas même longtemps après avoir tourné la dernière page.
Les grands maîtres
Formé aux arts appliqués et non aux beaux-arts comme la grande majorité de ses compères qui ont emprunté la voie académique, Manu Larcenet ne se lasse pas de fréquenter les grands maîtres, à qui il multiplie les références et clins d’œil depuis ses débuts. « On a tellement à apprendre d’eux. J’aime passer des journées entières à me perdre dans leurs œuvres dans les musées. » Mais il n’y a pas que les peintres qui l’inspirent. L’immense illustrateur Sempé est du nombre de ses influences. Il s’octroie d’ailleurs une liberté concernant le coauteur du Petit Nicolas en l’invitant au détour de quelques cases. « À un moment du récit, l’enfant, qui n’a pas connu le monde d’avant, interroge son père sur les oiseaux. J’ai voulu en insérer, mais je n’y arrivais pas. Puis, l’idée d’insérer la couverture d’Enfances de Sempé au détour d’une case m’est venue. »
À ce moment précis, l’artiste réussit ce que McCarthy n’a même pas osé faire : y insuffler de la beauté. Quiconque s’interroge encore sur la nécessité de l’art n’y trouvera plus rien à redire. Ce passage nous plonge dans un bouleversant et vertigineux moment de suspension. « Je suis épaté que ça fonctionne, moi qui pensais que peu de gens verraient mon adaptation. Par quel miracle y suis-je arrivé? » Voilà la pleine mesure du génie du bédéiste : comme pour Le rapport de Brodeck, il nous fait oublier qu’il adapte une œuvre. Il la sublime, la fait sienne. Nous sommes dans du Larcenet, et rien d’autre. Qu’en aurait pensé McCarthy? « J’avais bouclé une trentaine de pages lorsque j’ai appris son décès. J’ai reçu ça comme un coup de massue, car il ne serait plus là pour me dire si je le trahissais. » Nul doute que le grand romancier n’aurait pas renié cette Route. Peut-être aurait-il même éprouvé de l’envie à l’endroit de l’intelligence graphique dont fait preuve Manu Larcenet. Pour l’occasion de la parution de l’album, les éditions Points proposent une version cartonnée du roman, bonifiée d’une vingtaine d’illustrations tirées de la bande dessinée. Impossible de ne pas voir dans cette décision éditoriale une amorce de réponse.

Photo : © Rita Scaglia
Extraits tirés de La route (Dargaud) : © Manu Larcenet














