Philippe Fortin, le lauréat 2024 du Prix d’excellence de l’Association des libraires du Québec, insuffle au milieu du livre une dose de vitalité enthousiasmante. Œuvrant au sein de la Librairie Marie-Laura à Jonquière, où il prodigue de judicieux conseils et contamine de sa ferveur toute personne ayant la chance de tomber sur lui au détour d’une allée, l’homme pourvu d’un esprit vif et sensible n’hésite jamais à se faire tentaculaire et à s’impliquer dans mille et un projets proposant le livre comme objet de prédilection.

Avant d’être libraire, il faut être lecteur. Qu’est-ce qui vous a mené à la littérature? Quel est le parcours qui vous a conduit à exercer le métier de libraire?
Du plus loin que je puisse me rappeler, j’ai toujours lu, et de tout. À 5 ans, je m’émerveillais du bâton parlant de Maurice Richard dans Un bon exemple de ténacité. À 9, j’interviewais Raymond Plante sur la scène principale du Salon du livre à propos du roman Le dernier des raisins et je m’enquérais candidement de la véracité du plaisir qu’il y a à toucher des seins. À 11, j’avais lu tous les livres de la section jeunesse de la bibliothèque d’Alma et la dame au comptoir m’autorisait gentiment à butiner à ma guise du côté des adultes, ce qui changea considérablement mes perspectives sur la vie et les choses, pour ne pas dire sur les choses de la vie. À la fin du secondaire, je pressentais déjà qu’il me faudrait vivre entouré de livres, d’une façon ou d’une autre. Après cinq années de cégep infructueuses et d’appartements remplis de vaisselle volée dans les bars, début vingtaine, je partais à Montréal pour étudier en lettres à l’UQAM. J’y dénichai bientôt un travail dans une librairie communautaire de Rosemont, Le Puits du livre, où le formidable Sébastien Charron, être passablement taciturne mais néanmoins très généreux, me montra les rudiments du métier de libraire, au sens le plus immémorial et bouquiniste du terme. Des années plus tard, je quittai cette charmante librairie pour revenir m’établir là d’où j’étais venu. C’est peu après ce retour en région que j’ai rencontré Maximilien et son père, à la Librairie Marie-Laura.

En plus d’être libraire, vous collaborez à l’écriture d’articles en lien avec la littérature, vous siégez à la présidence du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean et fréquemment vous répondez présent lorsque s’organise une activité ou un projet concernant le livre. En quoi l’implication en dehors des tâches élémentaires d’un libraire est-elle importante pour vous?
C’est en multipliant les occasions d’insinuer la littérature au cœur même de la vie des gens que j’ai le sentiment de participer le plus activement à promouvoir, à valoriser et à démocratiser la culture au sens large. La médiation a ceci de formidable qu’elle pave la voie, dans le meilleur des cas, à une hygiène intellectuelle dont d’aucuns se passeraient fort probablement, n’eussent été les indéniables bienfaits qu’ils retirent d’un contact régulier avec les livres, la musique et le théâtre. La littérature, sans être à proprement parler un art vivant, a néanmoins le potentiel de rassembler les gens bien au-delà de ce geste généralement solitaire qu’est la lecture et c’est dans cette optique que je m’enthousiasme à l’idée d’y contribuer autant que faire se puisse.

Racontez-nous un moment marquant de votre vie de libraire.
Il y a quelques années, à la suite de la parution d’un bien humble craque dans la revue Les libraires, j’ai reçu une carte postale à la librairie. Le message au dos disait simplement « Vous avez fait bien plaisir à un vieux cœur (ce qui en reste). Merci pour la recension. Amitiés. » C’était signé de la main de monsieur Gilles Archambault, un écrivain dont je lis les livres depuis des décennies et pour qui j’ai une estime et un respect incommensurables. Cette délicate attention de sa part m’avait grandement touché. En décembre dernier, à l’occasion d’une entrevue que j’avais à faire avec lui, ce qui déjà était un honneur, j’ai eu le privilège de le rencontrer à son domicile. Discuter tranquillement avec un tel monument de malice, d’intelligence et d’authenticité restera certainement l’un des plus beaux souvenirs de ma vie de libraire.

Selon vous, que peut apporter la voix des écrivains et des écrivaines?
Il n’y a à mon avis absolument aucune limite à ce que la littérature peut apporter à celui ou celle qui en fait son amie. Un livre peut littéralement vous sauver la vie, rien de moins. Lire cultive l’esprit de mille et une façons et nourrit aussi bien l’âme que le cœur. Les gens qui lisent ont aussi tendance à développer plus d’empathie, ça ne s’invente pas!

Si vous aviez à choisir parmi tous les livres lus, lequel gagnerait la palme de l’œuvre qui a changé votre vie, et pourquoi?
Adolescent, je lisais souvent plusieurs livres à la fois et à un certain moment, vers 15 ou 16 ans, je me suis adonné à lire L’hiver de force, de Ducharme, en même temps que Les choses, de Perec. Ce fut une double révélation : d’un côté, la langue splendidement déliée, l’humour potache et la désarmante désinvolture du roman de Ducharme me faisaient jubiler d’aise, j’aurais applaudi en lisant si quelqu’un m’avait tenu le livre; de l’autre, la finesse du style, l’immanente sensibilité du propos et la beauté intemporelle du texte de Perec m’émouvaient sans commune mesure. Les deux livres me ressemblaient sans se ressembler entre eux et je sus dès lors que je n’aurais jamais assez d’une vie pour lire tout ce en quoi je saurais me reconnaître encore.

Photo : © Julie Vola / Canopée Médias

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