Humoriste et comédienne, Virginie Fortin, avant de fouler les planches, fait des apparitions sur une patinoire, celle de la LNI (Ligue nationale d’improvisation). Elle a également étudié les langues et la littérature à l’université, bien que depuis quelque temps déjà elle se soit éloignée des livres, occupée par mille et un autres projets, dont l’écriture et la présentation de son premier spectacle solo Du bruit dans le cosmos, édité en mars 2024 chez Atelier 10 et agrémenté des remarques de la créatrice. Pour les besoins de l’entrevue, cette dernière a bien voulu retourner à ses premières amours et nous confier ses préférences en matière de lecture.

Virginie Fortin l’avoue dès le préambule : elle ne croit pas avoir lu un seul livre ces deux dernières années. Son travail ayant pris beaucoup de place, ainsi que la venue d’un premier enfant en septembre dernier, l’espace lui a manqué et les uniques pages qu’elle s’est permis de lire ces mois-ci sont celles sur l’alimentation et le sommeil des nourrissons. Mais il y a à peine trois décennies, notre invitée, elle-même petite fille, prenait un immense plaisir à lire Ma Babouche pour toujours et autres trésors des éditions la courte échelle.

Cet enthousiasme ne s’est pas démenti tout au long de sa jeunesse et il la conduira à choisir les lettres et à faire un baccalauréat. Le roman Le nez qui voque de Ducharme, l’homme à la langue dansante et au sens pluriel qu’aucun auteur s’essayant au pastiche n’a vraiment réussi à égaler, reste un titre phare pour l’humoriste. Bien qu’il s’agisse de la deuxième œuvre publiée de Réjean Ducharme, elle fut la première qu’il ait écrite. Le narrateur, un adolescent du nom de Mille Milles – [j]e trouve que c’est mieux que Mille Kilomètres – partage avec son amie Chateaugué, qu’il considère à l’égale d’une sœur, le vœu de mourir afin de se soustraire au devenir adulte. Comme souvent dans les livres de l’écrivain, l’esprit vrai et authentique de l’enfance prime sur le monde mensonger des grandes personnes.

Anticiper le futur
Les univers dystopiques de l’Américain Kurt Vonnegut trouvent un écho chez Virginie Fortin, à commencer par Abattoir 5, un classique de la littérature de science-fiction. « C’est vraiment mon genre, se transposer dans un futur qui n’existera peut-être jamais, mais qui sert à faire un commentaire social sur le présent dans lequel on vit, explique la comédienne. Le présent de Vonnegut était dans les années 1960, mais c’est encore au goût du jour. » Par l’intermédiaire du personnage Billy Pilgrim, l’auteur effectue des voyages à travers les époques et les lieux, menant son protagoniste jusque dans le vaisseau de Tralfamadoriens, des extraterrestres ayant une tout autre notion de la quatrième dimension que la nôtre. Malgré l’apparente invraisemblance des événements, l’auteur réussit à préserver une cohérence et à exprimer un discours antimilitariste des plus percutants. Cette immersion dans la sphère décalée de cette figure de proue de l’anticipation amène notre libraire d’un jour vers Le maître du Haut Château de Philip K. Dick, autre bonze de la SF. Dans cette uchronie revisitant les paramètres de la Deuxième Guerre mondiale, l’Allemagne remporte la bataille, aidée par les Japonais. Tandis que la première a mainmise sur la partie est des États-Unis, les deuxièmes occupent celle de l’ouest. Pourtant, un bruit court à propos de l’existence d’un livre véhiculant la victoire des Alliés sur les forces nazies, permettant à l’auteur d’aborder les détournements de vérité. « Oui, le romancier connaît les hommes, et sait qu’ils ne valent pas cher; ils sont dominés par leurs testicules, ils hésitent par couardise à faire quoi que ce soit, ils sont prêts, par rapacité, à trahir n’importe quelle cause – il suffit de battre du tambour, et tout le monde suit. » Une fable caustique aux repères troubles qui a valu à l’écrivain le prix Hugo en 1963.

À l’adolescence, sans comprendre la cause exacte de cette fascination, Virginie Fortin ressent une forte attirance pour la Russie, la poussant à explorer sa littérature à l’université. Intéressée par l’apprentissage des langues, elle trouve dans le russe une complexité stimulante qui la fera tenter la lecture d’Anna Karénine de Tolstoï dans sa version originale. « J’ai rapidement abandonné, il fallait que je cherche dans mon dictionnaire à toutes les deux phrases », témoigne l’humoriste. Un défi un tantinet trop ambitieux – le roman fait plus de 900 pages –, la forçant à opter finalement pour la traduction. Sa première découverte des auteurs russophones se fit avec La dame de pique de Pouchkine, où jeu, mystère et folie sont la combinaison parfaite à la construction d’une nouvelle dont Dostoïevski, le contemporain de l’autre, dira qu’elle était un chef-d’œuvre de l’art fantastique. Parlant de l’auteur des Frères Karamazov, Virginie Fortin n’a pu passer à côté de ce grand peintre de la conscience qui signe avec ce pavé une illustration des différents dilemmes moraux auxquels l’être humain doit faire face.

Rire et penser
En 2018-2019, Virginie Fortin écrit et présente son premier one woman show, Du bruit dans le cosmos, dont le texte, augmenté des notes de l’artiste, est publié en mars 2024, une pratique pas si commune dans l’édition au Québec. « Parfois, on oublie que du stand up, à la base, c’est écrit, précise-t-elle. Et le publier, c’est que je veux que ça reste dans sa forme la plus tangible. J’ai aussi été inspirée par Stewart Lee, mon humoriste préféré, qui a publié tous ses shows. On dirait que c’était comme mon petit rêve d’avoir cet objet-là comme lui il a fait. » Ainsi, nous avons accès dans sa formule intégrale à l’humour, mais aussi aux réflexions de l’autrice qui ne manque pas d’interpeller son public sur les questions de la répartition des richesses, des paradoxes que nous possédons tous et, sur ça, le mystère demeure immuable, notre présence sur la planète Terre.

Avant de devoir abandonner la lecture, momentanément, espérons-le, Virginie Fortin se rappelle les moments forts passés en compagnie de Ru de Kim Thúy, récit d’une immigration écrit en fragments et raconté dans une sobriété qui laisse l’espace nécessaire pour qu’y filtre l’émotion pure. Même amour en ce qui concerne La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette, qui retrace la vie de sa grand-mère maternelle, partie un jour malgré des enfants en bas âge. Avec les bouts épars que l’écrivaine a pu rescaper, elle compose un livre entier où, à défaut d’avoir toutes les réponses, elle fait du moins le pari de colmater quelques brèches. Dans un tout autre genre, les cinq tomes de la série H2G2 de Douglas Adams, conjuguant science-fiction et humour, trônent absolument en tête du palmarès de l’artiste.

De toute évidence, Virginie Fortin aimerait beaucoup retrouver ces moments précieux à flâner à la Librairie Raffin, rue Saint-Hubert, près de chez elle. Suspendre les heures, se laisser inspirer, conseiller, pour ensuite ouvrir les pages et réfléchir, s’émouvoir. Parions qu’elle y arrivera, et plus tôt que tard, car une fois la félicité des livres connue, jamais elle ne nous quitte tout à fait, on finit toujours par s’y redéposer.

Photo : © Andréanne Gauthier

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