« J’accepte mes origines, mais que vais-je en faire? », se demandait le poète et visionnaire Aimé Césaire. C’est avec cette même grandeur du célèbre Martiniquais décédé en 2008 que l’ethnologue, communicatrice et autrice originaire de Wendake, Isabelle Picard, aussi spécialiste des Premières Nations, embrasse une percutante et fort actuelle réflexion. Dans Des glaçons comme du verre, un premier roman destiné à un lectorat adulte, elle s’est inspirée de sa trajectoire familiale pour revenir, dans un savant mélange de force et de délicatesse, sur un épisode encore trop méconnu de l’histoire canadienne.

La rafle des années 1960, l’enlèvement massif d’enfants autochtones au pays à partir de 1951… Qui peut se vanter aujourd’hui d’en avoir été mis au fait, ne serait-ce que pendant son parcours scolaire? Sans doute pour contribuer à la transmission essentielle de cette période aux incidences tragiques sur les communautés autochtones, mais aussi pour transcender les déchirures du passé des siens, Isabelle Picard chérissait un tel projet d’écriture depuis longtemps. La dernière fois qu’elle était allée se recueillir sur les tombes de ses grands-parents Picard, il y a quelque vingt ans de cela, elle avait remarqué les cassures sur la pierre tombale de sa grand-mère et l’épitaphe quasi effacée sur celle de son grand-père. À sa dernière visite, avant la vertigineuse création de ce livre, elle s’est aperçu qu’une personne dévouée s’était occupée de leur refaire une stèle. Pour qu’on se souvienne d’eux. C’était peut-être un signe que le temps était venu pour elle d’éclairer enfin une histoire demeurée floue et nébuleuse…

Puis, un jour qu’elle se trouvait en forêt sur le territoire que son grand-père avait arpenté tellement de fois comme guide soixante-dix ans auparavant, elle a ressenti le besoin de savoir. « Comme un grand besoin […] », précise-t-elle dans sa magnifique introduction, donnant encore plus d’intensité à ses motivations. Telle une enquêtrice, elle a entrepris des recherches; aux archives publiques, dans sa communauté, puis auprès de membres de sa famille, dont ses propres parents toujours vivants, ajoutant ainsi quelques pièces au casse-tête incomplet de ses origines.

Belle et Henri
Il faut dire que la matière de base était riche : l’amour entre Belle et Henri Picard, les parents de son père. Le couple s’était rencontré à la manufacture de raquettes où tous deux travaillaient à la fin des années 1930. Elle, Beauceronne, lui, Huron. Puis, elle avait quitté son poste. Il n’avait cessé d’y penser. L’histoire aurait pu finir ainsi, si ça n’avait été de cette fois, quatre ans plus tard, où Belle avait recroisé le beau Henri au Château Frontenac où il chantait sur la scène principale.

La suite – qu’il faut lire – donne des frissons et fait pleurer aussi.

C’est toujours ainsi quand une mère de famille nombreuse, aimée des siens, succombe à un cancer. Or, c’était encore pire quand la tragédie survenait au sein de smalas autochtones entre 1951 et la fin des années 1960, période marquée par la rafle du gouvernement qui donnait le feu vert pour enlever des enfants des communautés et ensuite les placer dans des familles d’accueil, des orphelinats, des écoles de redressement, des pensionnats ou les faire adopter. Même si leurs parents, ou au moins l’un des deux, étaient encore vivants… Ça se passa ainsi chez les Picard. Les conséquences furent terribles pour le père impuissant et désemparé, sur ses enfants aussi, qui écopèrent chacun à leur façon de ces déracinements.

C’est donc en partie cette histoire qu’a prise à bras-le-corps celle qui, du côté de la fiction, avait surtout donné en jeunesse avec la série à succès Nish (Les Malins), la restituant dans un récit mi-fictif, mi-réel narré sur deux époques.

Juste au bon moment
« Si j’avais écrit une histoire comme celle-là il y a dix ans, dans un autre contexte, les gens n’auraient pas tout compris. Maintenant, je sens plus d’ouverture. Socialement, c’était le bon moment », raconte l’autrice. Personnellement pour elle aussi, c’était devenu « le bon moment ». « J’étais en pleine crise de la quarantaine, c’est souvent là qu’on se tourne vers l’avenir avec l’envie de saisir mieux son passé, ses origines, ne serait-ce que pour faire des liens. Je ne sais pas comment l’expliquer autrement. » Le préambule de son opus ne saurait être plus clair :

Elle voulait connaître la vérité, sa vérité. Et l’écrire.
Elle était écrivaine. Elle l’avait toujours su, quelque part
en dedans d’elle… Mais qui était-elle pour écrire? Qu’avait-elle à dire?
[…]
La quarantaine avait ça de bon : elle n’avait plus peur.
Elle se fichait bien de ce qu’on penserait d’elle.
Alors, et juste à ce moment, elle se dit que c’était bien ce qu’elle était, une écrivaine.
Et elle écrirait. Comme petite-fille de Belle et Henri.

Elle écrirait donc en six mois, seule dans un chalet au bord de l’eau en Nouvelle-Écosse, à Wendake et sur le territoire de ses ancêtres autochtones. Elle écrirait avant que les dernières voix de sa lignée se taisent à tout jamais.

Bien que ce fut souvent douloureux, le travail a aussi été traversé par des instants de pure splendeur. « Quand j’ai découvert que mon grand-père avait été chanteur au Château Frontenac, ce qui n’était pas commun pour ceux qu’on appelait “les Indiens”, je me suis dit qu’il devait avoir toute une voix… J’ai aussi réalisé en partie pourquoi je chante et d’où vient le talent de mon père. C’est aussi venu me réconcilier avec ce personnage qu’on m’avait décrit comme quelqu’un qui pouvait être bourru. Il y avait tellement de non-dit, de lourdeur dans ce passé, ça rendait soudain les affaires plus concrètes. J’ai enfin pu mettre des mots là-dessus, sur une douleur profonde. J’ai vu surtout qu’il y avait beaucoup d’amour dans cette histoire filiale », constate Isabelle Picard, qui avoue avoir dû faire de longues pauses pour intégrer le flux d’émotions.

Mère de deux jeunes de 16 et 19 ans, celle qui faisait aussi paraître L’homme aux deux visages, le 28 mai dernier aux Éditions Hannenorak, une nouvelle sur un écrivain dépressif de retour dans sa communauté autochtone, embrasse plus que jamais l’écriture de fiction. Désormais, c’est à son tour de laisser une trace, de remettre entre les mains de ses contemporains la mémoire de ses aïeux pour que jamais on n’oublie, pour que jamais on ne repasse par les mêmes chemins tortueux.

Photo : © Christine Bourgier

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