Je rédige cette chronique depuis la campagne suédoise où je tente d’écrire un livre. Furieusement, je noircis de mots des dizaines de pages du lever du soleil à son zénith. L’après-midi, je sors marcher, un livre à la main. Chaque jour, une voix différente accompagne le mouvement de mes jambes vers les sommets des montagnes nues. Là-haut, la vie est plus intense. Le vent bourrasque le corps, siffle dans la tête, couvre le bruit du monde. Une sorte de permission pour mieux glisser dans les livres. Mon regard alterne entre les couleurs éclatantes des mousses coloriant les rochers et les îles groupées à l’ouest formant une barrière naturelle entre la mer et le fjord où j’habite. D’ici je vois tout : les troupeaux de mouflons, les villages le long des côtes, la forêt et la mer, la lumière à perte de vue. J’attrape un vers, puis un autre. Je me tiens en équilibre parfait entre le ciel et la terre.

retour sur terre
Au rang des splendeurs je désigne le deuxième recueil de Stéphane Picher, véritable orfèvre du poème. Après le remarqué Combat du siècle, l’auteur revient avec sa tendre force de frappe dans une œuvre qui témoigne de toute l’attention qu’il porte au vivant, aux secrets dans sa lenteur.

C’est un chant d’honneur, un plaidoyer d’amour qui lie — dans son essence la plus pure — l’histoire commune des bêtes et des hommes. Rares sont les livres aussi fulgurants dans leurs silences. Ici, tout est savamment déposé de manière à flouer les frontières entre les sujets et ce qui se présente comme des autoportraits animaliers. Amour et présence. Voilà ce que disent les poèmes.

J’aime les très vieux chiens leur démarche arthritique d’insecte,
le sourire que la fatigue n’a pas encore excusé.
Ils sont pour moi l’amour, la poésie, monument chancelant.
Quand ils se couchent à vos côtés ils en oublient le monde.
Mes vieux chiens mon miroir.

Retour sur terre (Les éditions du passage) est un livre de grâce qu’il faut traverser à la vitesse de la tortue, acceptant de devenir, tour à tour, chien, oiseau, poisson, insecte, mammifères marins. Il faut la mémoire longue de ce qui survit d’une ère à une autre pour saisir l’ampleur de la beauté naïve et humoristique que Picher y laisse en héritage. Je souhaite à ce livre une vie aussi vaste que le cœur du poète. Et salutations, Jackie!

but the end of innocence is also the end of guilt
Dans son premier recueil épatant, Angelina Guo trace avec finesse les interstices qui la composent. Entre le chinois perdu, l’anglais appris pour communiquer avec ses parents, le dépanneur familial et l’école québécoise se dessine l’arc d’une tension aliénante où son identité, suspendue entre les langues et les âges, est mise à mal par la promesse d’un premier amour. Aussitôt le mot prononcé le démembrement commence. Dans une composition habile, l’autrice dépeint avec justesse les suites de ses agressions par un jeu de traductions mettant à nu tout ce qui est lost in translation, mais aussi ce que chaque langue lui permet de dévoiler d’elle-même. Guo en fait le récit en français, en anglais et en chinois, comme devant autant de témoins de ses identités multiples et communicantes, associant du même souffle son récit personnel et judiciaire aux violences systémiques.

Je mentionne les voisins, mais pas mes parents, même s’ils sont venus me chercher. […] Je refuse de traduire en chinois l’étendue de ma honte.

Avec Comparution (Le Quartanier), la primopoète se tient debout dans la tempête, renversant la pluie, retournant toutes offenses vers les cieux.

si j’arrête je meurs
Toutes les fois que je passe près du poêle à bois, j’imagine mon corps aspiré par les flammes, ma peau coulée en lave sur l’origine de mes os. Je chauffe. Comment dormir au fond du brasier?

Avec Aller aux corps (Le Noroît), Laurence Veilleux semble toucher à la ligne d’arrivée d’un cycle d’écriture sombre fait de statuettes, de rituels, de bêtes et de petits gibiers, de trappe et de ruse qui cassent l’enfance. Le dernier voile d’une série qui cache le cœur est levé, la poète est allée au corps du père en éclat de rire.

S’il me tarde de savoir ce qui suivra dans l’œuvre de l’autrice quand cet écho aura fini de résonner, je ne peux faire fi de celui qui gronde et écorche à sa suite. Plus grande que son œuvre, la parole de Veilleux apparaît dans le milieu poétique québécois comme l’étoile Polaire d’une constellation d’écritures. Une sorte de force tranquille qui, par sa présence, informe sur la lumière des corps avoisinants.

À travers les thèmes de la maison et du territoire, je pense immédiatement à l’éclat blanc de l’écriture d’Emmanuel Simard. À travers les thèmes du viol, de l’inceste, des secrets qui savent tuer, je pense à deux parutions de l’automne dernier qui m’ont bouleversée et pour lesquelles j’ai dû attendre quelques mois avant de savoir écrire à leur sujet.

À l’inceste je nomme Tout brûler de Lucile de Pesloüan (Leméac), qui brûle et brûle et brûle et brûle jusqu’à tout dire, jusqu’à tout consigner, jusqu’à crier comme l’enfant de 4 ans qu’elle a été.

Béante de son récit, je consigne côte à côte dans mon carnet de lecture :
faire famille — Lucile
la famille est un nœud au ventre qui ne se défait pas — Laurence

Pourtant, à force d’écrire, le nœud se déleste, dévoilant des taches de sang, le même sang qui apparaît à la culotte, sur les cuisses, à la toilette, sous les ongles. Au viol je retrouve le premier recueil de Lula Carballo, post-espoir (Le Noroît), un texte si vrai que sa vérité en est belle. Lula, Lucille, Laurence, Angelina et combien d’autres se tiennent en constellation. L’économie des unes explique l’expansion des autres.

Elles écrivent depuis un brouillard commun opaque ou levé qui énonce Nous ne sommes plus la même personne après avoir subi l’expérience de la violence. Toutes quatre disent une vérité commune aux destins des femmes. À défaut de changer les dynamiques de pouvoir, je nous souhaite que leurs livres changent la honte de camp.

Photo : © Justine Latour

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