Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Ce n’est pas d’hier que les histoires d’amour font chavirer les têtes et qu’on nous les présente dès l’enfance par le truchement des contes de fées. Rien de plus normal, l’amour est un sentiment universel, capable de galvaniser les cœurs et de décupler les forces, propulsant une bonne charge d’adrénaline ou apaisant nos esprits grâce à la sensation de bien-être qu’il procure. En littérature comme ailleurs, l’amour ne fait pas exception. Et s’il a toujours fait couler beaucoup d’encre, il connaît ces derniers temps un incroyable essor par le biais de la romance.
Photo de Ingrid Remazeilles : © Courtoisie

En 2023 au Québec, les ventes de livres de romance font un saut de 53%, tandis qu’en France plus de 6 millions d’exemplaires ont été achetés, soit un livre sur neuf. On parle d’un boum, d’un phénomène dont on peut détecter les premiers effets en 2012 avec la parution du livre Cinquante nuances de Grey de E. L. James (JC Lattès et Le Livre de Poche), qui a remis le genre, par la romance érotique, en vue. « Depuis 2020, ça ne fait qu’augmenter; le chiffre d’affaires, la place de la romance, le nombre de titres, c’est assez monstrueux », constate Ingrid Remazeilles, directrice éditoriale chez Édito et Flammarion Québec. La période de l’explosion correspond à l’apparition de la pandémie; comme chacun était chez soi, la lecture a profité d’une plus grande présence au sein des foyers. Tout indiquées, les histoires d’amour, composées d’aventures et de rapprochements, sont à l’honneur et viennent combler la solitude et la grisaille exacerbées par le confinement. « À ce moment, les gens reviennent à la lecture et ils reviennent plutôt à une lecture de divertissement », explique Marine Flour, responsable éditoriale d’Hugo Publishing, l’un des plus gros vendeurs de romance qui, à lui seul, détient en France 41% des parts du marché. « On cherche quelque chose qui va nous permettre de nous évader, de passer un bon moment, où on veut un peu s’extraire du climat morose dans lequel on est au quotidien. »

Par ailleurs, Hugo Publishing voit venir le coup dès 2013. Son fondateur, Hugues de Saint-Vincent, dont le fils Arthur dirige aujourd’hui la maison d’édition, crée alors l’appellation « New Romance » pour le titre Beautiful Bastard du duo d’autrices Christina Lauren, appellation qui sera par la suite apposée sur plusieurs titres et qui désigne la nouvelle vague de romance contemporaine (sauf ceux de romantasy et certains livres de dark romance). Puis arrive l’exploit Colleen Hoover (Jamais plus, À tout jamais, Hugo Roman), cette autrice américaine qui réussit à hisser six de ses livres dans le top 10 des ventes en 2022. Elle aurait vendu, juste cette année-là, 12,5 millions de livres. En 2023, elle fait partie des 100 personnes les plus influentes au monde dans la liste du Time Magazine.

L’impact des réseaux sociaux
« Il ne faut pas oublier que la génération de lectrices qui lit de la romance aujourd’hui a grandi avec Harry Potter, donc avec de la romantasy, où il y avait des histoires d’amour, de manipulation, etc. », soutient Ingrid Remazeilles, qui rappelle aussi l’influence qu’ont eue sur le marché du livre les diverses adaptations diffusées sur Netflix et autres plateformes télévisuelles, dont celle de la série La chronique des Bridgerton (Flammarion Québec) de Julia Quinn. « Et il y a l’avènement des réseaux sociaux, surtout avec TikTok et le BookTok qui a été développé dans les quatre ou cinq dernières années. Ça a fait exploser le tout parce que là, la romance s’est trouvé une place qu’elle ne trouve pas dans les médias traditionnels, qui boudent le genre depuis toujours. » La publicité ne se fait plus seulement par la voie habituelle des éditeurs, des diffuseurs, des libraires et des critiques. L’arrivée des booktubeuses, ces prescriptrices parallèles qui comptent parfois des milliers d’abonnées, fait la différence et propulse le genre là où on le retrouve en ce moment, c’est-à-dire au sommet des ventes et des palmarès. Cette apparition sur les plateformes sociales crée également une communauté peu banale. Rassemblées, les lectrices de romance découvrent leurs paires, décuplant leur enthousiasme.

Nine Gorman, autrice française (Le pacte d’Emma, la série, coécrite avec Marie Alhinho, La nuit où les étoiles se sont éteintes, Albin Michel), dirigeant la nouvelle collection de romance « NOX » des éditions Albin Michel, en a fait l’expérience. « Un de mes livres publié en 2018 a reçu un deuxième souffle en voyant soudainement ses ventes monter en flèche trois ans après sa parution. C’était l’effet des réseaux sociaux. » Alors que leur durée de vie ne dépasse pas en général six mois pour la plupart, l’influence des plateformes profite à faire perdurer les livres. Albin Michel n’est pas le seul grand éditeur français à ouvrir ses bras à la romance, Gallimard aussi lui fait une place avec Olympe, une branche éditoriale qui s’adonne à la publication de romantasy pour adultes.

Photo de Marine Flour : © Flora Photographie

Pourquoi lit-on de la romance?
Le lecteur type de romance est sans surprise une lectrice (94,9% selon une étude menée en France par Babelio) entre 15 et 34 ans et elle lit beaucoup, huit livres par mois n’étant pas rare (18,6%). Le lectorat masculin a quand même augmenté. De 1% il y a six ou sept ans, il est maintenant à 5%. Les hommes seront-ils finalement gagnés par l’amour? Il n’en demeure pas moins que le pourcentage actuel des garçons est marginal. « Aujourd’hui, on a une génération de plus jeunes lecteurs qui assument parfaitement de lire de la romance, même de recommander de la romance sur les réseaux sociaux, annonce Marine Flour. C’est une des évolutions qui est importante pour moi, même si elle reste anecdotique quand on prend le marché dans son ensemble. »

Les lectrices de romance se trouvent autant à la ville que dans les contrées rurales et elles souhaitent éprouver des émotions par procuration. « On a une identification très forte en romance, c’est-à-dire que les lecteurices ne veulent pas tellement qu’on leur raconte une histoire, ils veulent s’imaginer la vivre, ajoute Marine Flour. Ce sont très souvent des textes qui sont écrits au présent et à la première personne. » De cette façon, la lectrice s’engage dans le roman en ayant l’impression d’y être. Et comme les fins sont inéluctablement heureuses, elles peuvent s’y plonger sans risques.

C’est d’ailleurs pour cette raison que les adeptes de littérature romantique lisent : pour les tressaillements, pour la réaction épidermique. Comme l’explique Séléna Bernard, experte en stratégie, communication et développement d’affaires dans le domaine du livre, les lectrices sur les réseaux sociaux énoncent leurs coups de cœur en évoquant leurs ressentis. « Pour moi, le retour de la romance vient avec l’émergence de BookTok et de ces personnes qui donnent leur avis de manière naturelle et font leurs recommandations de lecture de façon très simple : montrer qu’elles ont des frissons et la chair de poule. »

Photo de Séléna Bernard : © Valérie Sangin

Les autrices sont des stars
Force est de constater que le travail du marketing, étant essentiel qu’il soit développé par les acteurs du milieu du livre, n’est jamais aussi efficace que lorsque ce sont les lectrices elles-mêmes qui s’approprient le produit, bien que parler du livre comme un produit peut être dérangeant. En cours d’écriture du livre Le manuel de la commercialisation et du marketing du livre, qui devrait paraître chez les éditions Dunod en août au Québec, Séléna Bernard accueille l’idée : « Le livre, qu’on le veuille ou pas, est un produit. Un produit spécifique, certes, de par sa caractéristique culturelle. Et au sein même du produit culturel, le livre est aussi bien spécifique. » Selon la consultante, le premier aspect de l’effervescence autour de la romance se remarque dans le désir de la lectrice d’être près de l’autrice. Par le biais de l’histoire, une intimité s’installe entre les deux parties, une amitié, que la lectrice veut prolonger, se tisse. « Il y a également le côté expérientiel; on veut vivre quelque chose à travers le livre, mais aussi vivre quelque chose qui le dépasse. BookTok est un super exemple de ça, ce n’est plus que des recommandations, ça devient une expérience collective de lecture », renchérit Séléna Bernard. Le livre permettrait-il donc de faire communauté?

Photo de Claire Renault Deslandes : © JC Caslot

Si l’on en croit la foule de lectrices en liesse qui fréquentent les festivals de romance, il ne fait aucun doute que le livre rassemble et rallie. Les lectrices sont des fans inconditionnelles et les autrices apparaissent comme de véritables vedettes. On le remarque dans les salons et les événements, mais aussi sur le Web. La plupart d’entre elles étant présentes sur les réseaux, les autrices échangent directement avec leurs fidèles. Car le monde numérique représente également un lieu pour les auteurs et les autrices voulant faire connaître leurs écrits afin de recevoir directement les commentaires des lectrices. « Et ça crée parfois des vocations parce qu’on voit qu’il y a toute une jeune génération qui se lance dans l’aventure de l’écriture sans complexes », rapporte Claire Renault Deslandes, directrice de la publication chez Milady et Hauteville, maisons qui publient le genre depuis plus de dix ans.

La plateforme Wattpad recueille notamment une panoplie d’épisodes de romance où lectrices, mais aussi éditeurs viennent s’abreuver dans l’espoir de débusquer une nouvelle plume en vue de l’inclure à leur offre après l’accompagnement éditorial. Parce que si elles apprécient le fait d’être en relation avec leurs autrices préférées sur les places virtuelles, les lectrices sont aussi de grandes acheteuses du format papier, affectionnant particulièrement les éditions collector caractérisées par un graphisme soigné, une couverture cartonnée, reliée, un coffret, un jaspage (tranche colorée ou ornée de dessins ou de dorure), un signet en tissu intégré, etc.

Miroir social
Déjà bien présente au tournant des années 1980 avec la fameuse maison Harlequin que les femmes achetaient en pharmacie et lisaient en catimini, la littérature romantique d’aujourd’hui a changé de visage. « La romance c’est, je crois, un des genres littéraires les plus en prise avec les faits de société, souligne Claire Renault Deslandes. Elle évolue avec ses lectrices, alors si on compare la littérature de romance d’aujourd’hui avec celle d’il y a quarante ans, on va y trouver beaucoup de différences, c’est un genre admirable pour ça, il y a vraiment une porosité. » De plus, elle s’est extrêmement diversifiée et se décline maintenant en de multiples genres et sous-genres selon les goûts et les envies. Romance sportive, militaire, historique, fantastique, dite romantasy, érotique, contemporaine, paranormale, policière, homosexuelle, de science-fiction ou celle faite d’interdits, appelée dark romance, elle essaime infiniment ses possibilités. Terminé le seul scénario de la femme attendant son prince charmant, bellâtre sulfureux et fortuné, bon père de famille et fidèle compagnon venant la sauver d’une ennuyeuse destinée. L’évolution des mœurs se reflète dans la construction de la trame et de l’intrigue et vice versa, abonde Marine Flour. « Dans la romance actuelle, on n’est pas juste en train de raconter une histoire d’amour, on interroge aussi la société, par exemple les rapports hommes-femmes, le harcèlement scolaire, l’acceptation de soi, la santé mentale, la grossophobie. »

Pierre Bourdon

Fais-moi mal
Pierre Bourdon, directeur commercial et éditeur au Québec d’Hugo Publishing, révèle que le sous-genre le plus lu par les lectrices de 15 à 24 ans serait la dark romance. Ce qui n’est pas sans en inquiéter plusieurs, car ce type de lecture, écrite pour un public majeur et averti, véhicule des scènes de violence et de soumission, Sarah Rivens, avec sa trilogie Captive (HLab), étant l’une des autrices les plus connues. « Les jeunes sont abreuvés d’images très dures dans les séries, c’est comme si ça correspondait à une espèce de réalité cinématographique », note Pierre Bourdon qui explique que chez Hugo, la dark romance est identifiée par une tranche noire. Quant aux lectrices de 35 à 59 ans, leur préférence penche pour les comédies romantiques, tandis que les 60 ans et plus se plaisent dans la young adult (ciblée pour les 12-30 ans). Si l’on résume, la dark romance produite pour les adultes est lue par les plus jeunes et la littérature pour adolescents par les plus vieux.

Outre l’âge, doit-on crier à la censure devant la dark romance, du moins lorsqu’elle est lue par des adultes? De tout temps, les interdits ont été source de fascination — ne nommons que Sade, le célèbre marquis —, on s’y colle pour mesurer ses propres limites, s’affranchir des règles, vivre des sensations fortes, pas nécessairement pour les calquer dans ses relations. Marine Gurnade, directrice des relations éditeurs et des stratégies commerciales chez Diffusion Gallimard, consent à dire que la romance présente parfois des personnages caricaturaux, des bad boys et différents types de domination, mais précise « qu’il faut arrêter de prendre les lectrices pour des imbéciles, elles ont très bien compris que ce n’était pas ça la réalité. La question n’est pas de reproduire ce qu’elles connaissent ou de dire que c’est ça, la situation de la femme. La lecture de romance est un lieu de détente avec souvent une sexualité assumée et si elles vont chercher ça dans ce cadre-là, pourquoi pas? »

La romance : définition
« La littérature romantique est extrêmement codée, il faut respecter certains tropes », explique Marine Gurnade. Les tropes sont des schémas récurrents permettant aux lectrices d’identifier leurs préférences et ainsi d’arrêter plus facilement leurs choix sur leurs prochaines lectures. Un livre ne se limite pas nécessairement à un seul trope, il peut en inclure deux, voire plusieurs. Ainsi, on peut avoir affaire à un livre réunissant à la fois les tropes du sport books (romance sportive), de l’enemies to lovers (d’ennemis à amants) et du grumpy vs sunshine (grognon versus optimiste). En pouvant combiner les tropes, les canevas envisageables sont nombreux. Dans leur ouvrage L’amour comme un roman (PUM) portant sur le livre sentimental au Québec, Marie-Pier Luneau et Jean-Philippe Warren mettent en lumière la vaste source d’imaginaire que représentent les lectures romantiques, et ce, malgré la présence récurrente des thèmes. « Et pourtant, son histoire montre que, même enclavé par les règles de composition les plus rudimentaires, le roman sentimental demeure un réservoir de fantasmes renouvelés et de savantes régulations. »

Photo de Marine Gurnade : © Courtoisie

L’amour rime avec toujours
Cet engouement pour la romance, s’il est explosif depuis cinq ans, n’est pourtant pas nouveau. La littérature sentimentale fait son apparition en France au XIXe siècle et prend de l’ampleur après la Première Guerre mondiale. « Ce n’est pas seulement un phénomène de mode, spécifie Marine Gurnade. Aujourd’hui, ce qui est signifiant, c’est que ce n’est plus décrié autant qu’avant. » Critiquée et dénigrée, la romance l’était bel et bien. Écrite par des femmes et destinée à un lectorat féminin, elle était d’office peu crédible. Ensuite, on la retrouvait surtout en pharmacie et elle était considérée comme une littérature jetable, sans trop de style. Comme l’a été le polar à une certaine époque, elle n’était pas regardée comme de la « vraie » littérature. Mais on observe désormais une communauté de lectrices émancipées courant les événements et les festivals sans plus d’inhibitions.

La romance a tout l’air d’être là pour durer. « Je ne crois pas qu’elle pourra augmenter tous les ans, dit Claire Renault Deslandes. Mais je ne suis pas du tout inquiète pour la romance, il y en a depuis toujours et ça va rester. » Plusieurs font des rapprochements avec le manga, qui a connu ses heures de gloire en 2021 et dont les ventes ont baissé légèrement les trois années subséquentes tout en conservant une place prépondérante dans le marché du livre.

Maintenant, presque toutes les librairies généralistes possèdent une section réservée à la romance et il y a même des librairies spécialisées en France et aux États-Unis, et deux qui ouvriront bientôt leurs portes à Montréal. De même, les maisons d’édition créent de plus en plus de collections distinctives et celles exclusivement consacrées au genre ne sont pas rares. Au Québec, par exemple, Maison Rose, A éditeur et Kairos ne publient que ce type de littérature. La tendance est à l’amour, on ne peut plus le nier.

Les tropes de la romance1


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1. MasterClass — L’appel de la romance, Madrigall Canada, 23 octobre 2024, https://www.youtube.com/watch?v=Adr1mBTSPMM.

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