Il y a certaines histoires que l’on aimerait ne jamais avoir à raconter. Marie-Krystel Gendron en sait quelque chose, elle qui, quatre ans plus tôt, recevait un appel de force cataclysmique concernant l’amoureux d’une amie chère, le père de son neveu et de sa nièce : Patrick est décédé. Des mots d’une simplicité désarmante; capables de faire écrouler un monde.

Le choc initial passé, quoi faire de ce vide immense qui engouffre le quotidien? Marie-Krystel se tourne vers l’écriture pour le remplir. Sur papier, elle appose ses souvenirs, ceux de son amie et de son entourage, petits et grands, banals et merveilleux, pour les cimenter au réel et empêcher Patrick de s’envoler totalement. C’est à partir de ces bribes de mémoire qu’elle tisse son dixième roman, Mille fragments de nous, publié aux éditions Les Éditeurs réunis. Un roman doux-amer et sensible, loin des ambiances feel good et humoristiques auxquelles l’autrice est habituellement associée. À la fois autobiographie romancée, devoir de mémoire et témoin d’un amour incandescent qui continue de briller même une fois la lumière éteinte.

La tâche, bien qu’indispensable à ses yeux, n’est pourtant pas simple. En équilibre précaire entre la réalité et la fiction, gardienne des instants précieux vécus par son amie et son amoureux, et consciente que cette histoire sera un legs pour les enfants du couple, l’autrice s’interroge sur les libertés qu’elle peut prendre avec la matière de son roman : « Cela a été une grande dualité pour moi de sortir de mon rôle d’amie pour endosser celui d’écrivaine. Au début, je me suis donné peu de liberté, car je voulais que ce soit très cadré, très fidèle à la réalité. J’avais l’impression d’écrire une biographie. Mais une discussion avec mon amie m’a rappelé que mon travail d’écrivaine était d’offrir cette histoire aux lecteurs, de la rendre vivante et intéressante. Elle m’a donné toute la liberté pour le faire. C’est à partir de ce moment que je me suis vraiment autorisée à romancer l’histoire et à l’écrire à ma façon. »

La réalité se transpose alors dans celle de ses personnages, à commencer par Jade, qui, à peine âgée de 18 ans, porte son regard sur Patrick, un garçon de six ans son aîné. S’ensuit une histoire d’amour digne des contes de fées, si les contes de fées étaient ancrés dans le réel, avec les compromis, les prises de bec, les moments de tendresse, les aventures, les déceptions et les rêves qui composent le quotidien. Seize ans de complicité, deux enfants à chérir et quelques coups frappés contre une porte un matin gris et frisquet qui marquent la fin d’un chapitre. Jade n’a pourtant pas l’impression que son histoire d’amour est terminée. Dans un journal, elle entreprend de consigner les fragments de leur récit à deux, du premier baiser aux projets d’avenir minutieusement planifiés. Pour elle, ce journal devient une forme de thérapie, un moyen de recomposer les pièces éparses de son histoire. Pour l’autrice, il s’agit d’un outil narratif qui lui permet d’adopter un point de vue intime et personnel au je, tout en fragmentant la temporalité du récit. Ainsi, l’histoire navigue entre passé et présent au gré des entrées du journal, offrant aux lecteurs une perception plus juste du processus de reconstruction que traverse la narratrice.

Car au-delà du drame et du deuil, Mille fragments de nous est d’abord un roman sur la reconstruction qui, comme sa narration, est tout sauf linéaire. Pas de carte ni de directions précises, naviguer la catastrophe se fait les yeux bandés, par essais et erreurs et avec toute l’humilité et la tendresse que l’on est capable de ressentir pour soi-même durant cette épreuve : « Un drame comme ça, tu ne peux pas juste le balayer et l’oublier dans un coin. Ta vie a pris un coup, mais tu es toujours là. Alors, comment on se reconstruit dans ces moments-là? À coups de câlins, de beuveries, d’activités, de marches en forêt, d’hommes consommés, de rapprochements et d’intimité. Mais surtout, c’est avoir la patience de laisser l’eau couler sous les ponts. À un moment donné, tu te lèves et tu te sens un peu mieux qu’hier, et même ça, ça fait mal. » Et dans la tourmente, sous les commentaires et jugements inévitables de l’extérieur, Jade peut toujours compter sur ses amies. Son noyau dur, son système de protection, qui l’accueille sans jugement, peu importe les cris, les pleurs et les gaffes commises. L’amitié est, et restera pour Jade, dans la fiction comme dans la réalité, un ancrage essentiel pour ne pas sombrer.

Loin d’une histoire à l’eau de rose, le roman aborde avec réalisme le processus du deuil amoureux, en incluant les rebonds, les achats compulsifs et les maladresses qui peuvent parfois subvenir. Si l’œuvre n’est pas conçue comme un guide, l’autrice a néanmoins voulu offrir un peu de répit et de réconfort à ceux qui traversent une épreuve similaire : « Mon amie me parlait souvent de cette impression qu’en étant seule, elle ne savait plus à qui crier sa peine. Elle me disait qu’elle aurait aimé trouver un livre qui, sans lui indiquer des solutions toutes faites, lui donnerait le sentiment d’être comprise. Lorsque j’écrivais ce roman, je pensais à ces lecteurs ou ces lectrices qui se retrouveraient dans la même situation, ne sachant plus vers qui se tourner, et qui, en plongeant dans ce roman qui raconte une histoire vécue, découvriraient qu’il y a de l’espoir. Et c’est sans doute la plus belle paie pour une autrice de savoir qu’un roman fait œuvre utile en permettant aux lecteurs de cheminer dans un chapitre difficile de leur vie. »

Et la romance dans tout ça? Malgré la perte et les larmes, Mille fragments de nous peut-il véritablement être qualifié de romance? Absolument! Comme le souligne Marie-Krystel Gendron, la romance contemporaine, contrairement à la production passée, ne se limite plus à l’attirance physique et au smut. Elle s’articule désormais autour de thèmes sociaux qui nourrissent l’histoire. C’est d’autant plus vrai pour cette autrice qui, en dix ans de carrière, a toujours puisé dans les sujets qui la passionnent pour guider sa plume. La trame romantique émerge naturellement, mais elle sert surtout d’enrobage réconfortant et familier venant adoucir le tranchant des thèmes qui lui tiennent à cœur et qui vont bien au-delà du simple amour romantique, qu’il s’agisse de la réalité des familles recomposées dans la série Ma famille recomposée ou du deuil dans Un été à l’auberge et Mille fragments de nous.

Il n’est finalement pas si facile de cerner la romance. Genre littéraire composite, elle se décline en un grand nombre de sous-genres, miroir d’une société aux envies et réalités multiples. Pourtant, qu’elle soit dark, green, fantastique ou autre, la romance contemporaine telle que réfléchie par des autrices comme Marie-Krystel Gendron s’éloigne de l’étiquette mièvre et « rose bonbon » qui lui collait jadis à la peau. Elle ose aborder de front les sujets sensibles en saupoudrant le tout d’émotions en montagnes russes qui captivent les lecteurs et lectrices. Il s’agit d’un genre littéraire aux multiples facettes, qui reflète sans pudeur les désirs de son lectorat et qui n’hésite jamais à creuser dans le vif des émotions. À lire à vos risques et périls, le cœur bien accroché avec de la broche.

Photo : © Linda Langlois-Laprès

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