« Vous devriez en parler, de la merveilleuse lecture, celle qui nous permet d’avancer et de faire mieux » : c’est ainsi que se terminait le courriel reçu d’une femme admirable, grande lectrice, octogénaire engagée comme pas une dans sa communauté, une femme qui m’inspire, comme mes lectures, « à avancer et à faire mieux ».

C’est toujours la joie quand rebondit dans ma boîte courriel un message de cette géante. Tantôt elle commente mes chroniques, tantôt elle m’envoie des liens vers des articles – « vous l’avez probablement déjà lu » –, elle me demande des suggestions en s’excusant mille fois, partage avec moi ses lectures. Grâce à elle, j’ai lu il y a quelques semaines La patience des traces de Jeanne Benameur – elle m’avait pourtant mis en garde : « Vous êtes trop jeune pour le lire… Faut être vieux. Attendez un peu… » Je ne l’ai pas écoutée.

Je commence cette chronique avec l’élan de cette voix en écho, cet appel à parler de ce que la lecture crée, une présence, une protection. Le soir, les arbres grincent à l’extérieur, les grenouilles se réveillent lentement, et sous la couverture, la lampe allumée, la maison enfin calme, tout se repose, et je résiste au sommeil, une autre page, un autre chapitre, je combats et célèbre. Je recommence au matin, une petite insoumission avant de me laisser avaler par la vie en accéléré, le quotidien qui s’impatiente. Il y a une guérison dans ce geste hors du temps, elle écrivait « la lecture pour avancer et faire mieux », j’approuve.

Jours de printemps
Au cours des dernières semaines, j’ai flotté parmi les poèmes de Jonas Fortier, qui a publié début avril L’air fou, dans une enveloppe splendide comme tous les projets concoctés par L’Oie de Cravan. J’ai lu comme on vit, des allers-retours, deux pas devant, deux pas derrière, croire, un peu comme Fortier, que le mouvement permet de mieux remonter en surface.

Nos vies s’écoulent & les feuilles bougent toutes seules

Il faut accepter tout ce que l’on comprend et tout ce que l’on ne comprend pas, une communauté se construit autour du poète, un monde qui l’amène à naviguer d’un spectre à l’autre – spectre comme variation, ou comme menace, à moins que ce ne soit comme fantôme, spectre comme tout cela en même temps peut-être. Le poète se construit auprès de gens rencontrés au hasard ou non, s’habite dans un élan continu, le regard tourné vers soi et vers les autres, écrire pour entendre le grincement des portes/au passage du temps.

J’ai aimé ce recueil plein d’empathie, une écoute et un regard patient, un sens du détail et du surgissement, derrière le brouillard/est la brume/(qui ne se montre pas).

Aimer, mourir
Petite fulgurance, avalée deux fois, terminer une première lecture et recommencer aussitôt, le nouveau recueil de l’essentielle Tania Langlais continue de s’intéresser aux figures tragiques, des respirations qui s’essoufflent, des repères qui s’effacent. Après Virginia Woolf dans son Pendant que Perceval tombait, Langlais s’attarde au poète de l’avant-garde russe Vladimir Maïakovski, qui s’est enlevé la vie en avril 1930, une balle au cœur, il n’avait pas quarante ans. Ce recueil parle de cette plongée dans la violence des émotions, les excès incontrôlables, l’envolée qui n’arrive plus à se retenir, ce sillon qui se creuse malgré soi. Maïakovski est amoureux de Lili Brik, actrice et réalisatrice russe, un amour immodéré, une passion qui mène droit dans le mur. Alors que les oiseaux morts s’accumulent ou qu’on entend une bête se déchirer dans le chagrin, Langlais signe un chant d’adieu avec un art du dépouillement et une intensité qu’elle seule pouvait conjuguer. Autour, les pommiers sont en fleurs.

Ne pas disparaître
Une lecture comme une rencontre, comme un interstice, Garçon désamorcé de Gabriel Kunst s’apparente à une fenêtre qu’on ouvre enfin après un long hiver. Le narrateur, presque trentenaire, neurodivergent, santé fragile, cherche à se détourner du chemin attendu et des nombreuses zones d’ombre qui jonchent son histoire familiale. Roman d’affirmation et de libération, Garçon désamorcé éclaire le parcours d’un homme autiste qui, malgré les obstacles naturels et son désir d’être invisible, se permet de rêver à plus grand. Cette série de petites proses se forge un chemin vers la lumière, lentement, à petits coups, des portes s’entrouvrent, se referment aussitôt, et puis une autre ouverture, plus grande. C’est un paysage qui se découvre doucement, succession de gros plans, explorations d’un territoire qui ne s’apprivoise qu’avec patience. Entre la banlieue, Montréal et Paris, entre l’anxiété paralysante et les interactions sociales parfois complexes, entre les routines et les émotions parfois en différé, entre les rendez-vous en neuropsychologie et l’apprentissage de la paternité, le narrateur rafistole ses souvenirs et secoue les préjugés. « J’aurais voulu écrire un roman plein et lié, où chaque partie s’imbriquerait dans la suivante sans que paraisse la jointure, l’articulation, la couture. Mais les gens comme moi […] devons nous contenter d’énumérer des morceaux de vie en espérant que ceux-ci trouvent malgré tout un sens. » Il ne faut pas en douter, Gabriel Kunst, tout cela a un grand sens.

Route cahoteuse
Un peu comme avec Les pénitences d’Alex Viens l’an dernier, j’ai été happé par La soif que j’ai, nouveauté également publiée au Cheval d’août – qui sait toujours créer de belles surprises – et signée par Marc-André Dufour-Labbé. Boucher, un alcoolo vendeur de voitures, père célibataire qui s’occupe seul de Flavie, tournant à peine un an, un turbulent qui cherche son chemin, ne connaît qu’une option : avancer. Avancer malgré les contraintes, avancer malgré les nombreux mauvais choix, avancer coûte que coûte, mais l’équilibre est fragile et tout risque de s’effondrer, tout ne peut que s’effondrer. Dans une langue mordante et sans détour, Dufour-Labbé construit un univers décapant peuplé de personnages attendrissants malgré leurs multiples travers. La route est cahoteuse et, au prochain embranchement, Boucher devra choisir la voie à emprunter.

Voilà ce que la lecture crée : la promesse qu’il y aura toujours d’autres voies à emprunter.

Photo : © Louise Leblanc

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