Arthur dévore les livres. À dix mois, le fils de ma précieuse amie Marie-Andrée aime davantage porter ses petits trésors à sa bouche que d’imiter les cris des animaux qui y sont représentés, mais il a déjà des étoiles dans les yeux lorsqu’il aperçoit l’objet-livre. Quel lecteur sera-t-il plus tard? Quel type de récit l’intéressera? Surtout, quelle perspective ces ouvrages lui légueront-ils?
En effet, les histoires jouent un rôle important dans le développement des enfants puisqu’elles influencent la compréhension du monde dans lequel ils vivent. Leur offrir des livres qui remettent en question quelques préjugés et stéréotypes est donc une excellente façon de les amener à élargir leurs horizons. En voici une sélection!
Chez Kaléidoscope, les jumeaux Pim et Kim, joyeusement dessinés par Sess, sont une vraie énigme pour leurs amis. Toujours habillés pareil, ils sont impossibles à distinguer. Et pourtant, l’un est un garçon, l’autre est une fille! Comment savoir qui est qui? Attention, si on ne s’arrête qu’à leurs activités favorites, nos préjugés risquent de nous tromper. Kim préférerait peindre? Pim attaquer le chat avec un arc en mousse? Et si c’était plutôt le contraire? Et si Kim était celle qui court le plus vite et Pim celui qui adore tout ce qui est mignon, bébés inclus? « Mais les garçons ne s’occupent pas des bébés! », les avisent leurs amis. Et pourquoi pas? se demandent Pim et Kim. Jouant ouvertement avec les stéréotypes pour les retourner et proposer à ses personnages comme aux lecteurs de célébrer l’individualité au lieu de s’arrêter à un genre, Christine Naumann-Villemin signe une histoire amusante à lire et pourtant riche en questionnements.
Du côté des éditions D’eux, Maman sur le fil à plomb met en scène une mère multiple qui pourrait surprendre. En effet, cette femme maçonne dirige la grue, conduit le camion, devient équilibriste sur le fil à plomb tout en étant une amoureuse, une fabuleuse conteuse qui parle aux pierres qu’elle transperce de son marteau-piqueur et une mère un peu magique. Sous la plume d’Hélène Gloria, cet album poétique nous montre que notre réalité peut être constituée d’alliages inattendus tels l’art et la construction. Côté illustrations, Barroux profite des grandes planches pour créer de magnifiques images où la palette chaleureuse et les lignes tracées à la main apportent de la gaieté et de l’imaginaire à un univers souvent dépeint de façon plus carrée. D’ailleurs, prêtez attention aux détails, il se pourrait que vous trouviez le narrateur dans le détour d’une fenêtre…
Dans une démarche totalement différente, Pierrette Dubé et Aurélien Galvan incitent les jeunes lecteurs à explorer avec Un étrange cadeau. Grâce à une panoplie de choix, ils nous laissent la possibilité d’avoir un véritable impact sur l’aventure d’Elfi. En visite chez sa tante Philomène, le garçon s’ennuie. C’est l’occasion idéale pour lui confier une mission : aller chercher son cadeau dans le fond du jardin. Toutefois, la route sera parsemée d’embûches… et ce sont les lecteurs qui décideront de son parcours! Quel outil lui donne sa tante? Un marteau aplatisseur? Une fleur de givre? Un disque lumineux? Une potion de liquéfaction? Un lance-petits pois? Et qui Elfi rencontre-t-il dans les corridors? Un gorille ricanant? Un énorme serpent? Un dragon rugissant? Un crocodile qui montre les dents? Un cyclope effrayant? Une péripétie n’attend pas l’autre dans cette demeure décidément remplie de dangers (ainsi que de fantômes…) et il y a un grand plaisir à sélectionner ceux qu’affrontera Elfi au fil des pages, d’autant que nos décisions influencent la suite… et que la palette feutrée d’Aurélien Galvan rassure.
En effet, les illustrations, dont la texture et les couleurs rappellent l’effet des crayons de bois, enveloppent le récit d’une chaleur bienvenue. Le regard est par ailleurs guidé par certains détails sans que les pages soient surchargées, permettant au concept de choix multiples d’être facile à suivre jusqu’à la finale. Le plus chouette? On peut tout de suite recommencer!
Et pour les plus vieux alors? En ce qui concerne la remise en question des préjugés, on ne peut passer à côté de l’essai À s’en arracher le cœur d’India Desjardins.
Écrit en réaction à la montée de la misogynie à l’école, cet ouvrage s’intéresse aux stéréotypes de genre et aux dynamiques de violence dans les objets culturels à destination des adolescents ainsi qu’à l’impact de ces représentations sur le réel. Avec un ton semblable à celui d’une grande sœur bienveillante, India Desjardins livre son propre apprentissage des codes et ses interrogations.
Dynamisée par une mise en page colorée qui rappelle celle des magazines et ludifiée par les illustrations pimpantes et punchées de LaCharbonne, cette lecture offre des exemples concrets à partir d’éléments tirés de la culture populaire que connaissent les lecteurs tels Barbie et G.I. Joe, des sujets de réflexion et des outils (par exemple le test de Bechdel ou une description des différentes manipulations émotives).
Le plus drôle? C’est que nombre de garçons pourraient être tentés de passer à côté de cette lecture parce que ça ressemble à « des affaires de filles », sous-entendant que c’est de moindre intérêt, ce que dénonce justement l’autrice. Et si cette histoire d’égalité n’était pas poussée que par les filles? Et si les garçons se montraient réellement curieux?
J’espère qu’Arthur sera ouvert à ce type d’œuvres lorsqu’il grandira. Bien sûr, je ne peux prédire ses envies et comportements futurs. Toutefois, si je me fie à l’apaisement qui traverse son visage lorsque son père commence un nouvel album, je suis persuadée qu’il saura que les livres sont un refuge.
Photo : © Sara-Maude Ravenelle













