Lorsque l’été se pointe le bout du nez, plusieurs parents cherchent « le » livre qui donnera envie à leur enfant de lire pour conserver ses acquis ou en développer de nouveaux. Toutefois, cultiver les apprentissages durant la période estivale, c’est aussi et surtout s’assurer de semer non pas une seule, mais plusieurs petites graines du plaisir littéraire. S’enthousiasmer pour des œuvres qui peuvent être faciles, amusantes, tout en nous éveillant le désir de tourner les pages et en nous faisant vivre des émotions à travers cet espace précieux qui se définit entre le livre et soi.

Ce dernier pourrait d’ailleurs être une des sensations qu’on retrouve dans la nouvelle création d’Andy J. Pizza et Sophie Miller, Les trucs invisibles, tout juste paru chez Comme des géants. Dès la page de garde, nous sommes invités à poser sur notre nez des « lunettes invisibles conçues spécialement pour voir des trucs invisibles » avant d’être guidés avec bienveillance par une narration à la deuxième personne à travers un imagier nouveau genre dans lequel ce qu’on nous présente n’est pas un animal, une fleur, un lieu, mais où on nous convie plutôt à partir à la rencontre de ce qui dépasse la réalité, de ce que nos yeux normaux ne peuvent pas distinguer, mais qui pourtant existe : des odeurs, des sensations, des émotions, des ambiances.

Amenant le lecteur à passer par ses cinq sens, les créateurs facilitent l’exploration de l’invisible en le rendant le plus concret possible tout en conservant une ludicité certaine et de l’interactivité. Ainsi, on peut tenter d’associer des sons et des senteurs à de petites images, de fermer les yeux pour percevoir tous ces « trucs invisibles » grâce à ses sens ou encore de trouver la représentation de différentes ambiances dans une grande illustration. Les trucs invisibles, c’est aussi un livre qui parle d’émotions complexes, telles la déprime ou la mélancolie, avec délicatesse tout en suggérant des pistes pour bien les vivre quand elles nous rendent visite.

Un des plaisirs que les adultes ont tendance à bouder et à reprocher aux enfants, ce sont les mangas. Pourtant, il y a une telle diversité dans la production qu’en faire un seul ensemble est réducteur! D’ailleurs, en lecture estivale, par petites bouchées, je conseillerais le très beau Louve, paru dans la collection « Le renard doré » des éditions Rue de Sèvres. Louve, c’est un conte morcelé de Miyako Miiya, constitué de neuf courtes histoires qui seront complétées par un deuxième tome et qui présentent la vie de deux bergers veillant sur leurs moutons aux oreilles de lapin sur le mont Gémissant : Ur, d’apparence humaine, et sa sœur, Juf, louve géante.

Il y a Alicia, l’archéologue qui a échappé à une meute de loups, Tétée, la vieille chienne de la famille, Blanc, le chasseur au grand cœur, Barnes, le boulanger à la mine patibulaire habitué d’effrayer les autres, Omi, gardien de chèvres orphelin, Paula, jeune fille égarée, Céline, malade à l’oreille mélomane, Chibi, agneau fugueur et Funeste, guérisseur… ou escroc. À travers chacun de ces contes entre lesquels on peut au départ chercher un lien, le quotidien se dévoile et les pièces du casse-tête s’imbriquent.

Guidé par une narration externe, on comprend peu à peu la relation qui unit Ur et Juf ainsi que leur manière de vivre avec cette différence pour le moins voyante qui afflige cette dernière et d’oser affronter le monde. S’il n’y a pas beaucoup d’action, c’est justement le genre de lecture d’ambiance parfait pour un moment plus doux, sans contraintes et sans obligation. C’est aussi une belle façon de s’initier aux mangas pour celles et ceux qui ne les connaissent pas ou encore, pour les amateurs du médium, de faire la rencontre d’une histoire surprenante qui ne donne pas toutes les réponses.

Et si notre enfant, notre adolescent refuse vraiment le contact avec les livres? Lancez-lui le défi de découvrir une œuvre qui est sortie l’automne dernier et a semé une petite controverse dans le monde littéraire en lien avec sa proposition plutôt… atypique. En effet, Le très très gros livre de ceux qui n’aiment pas trop trop lire, c’est un pavé de 312 pages qu’on peut parcourir en quinze minutes. Ça vous semble court? C’est parce que Frédérick Wolfe joue justement sur le fait que les gros livres peuvent effrayer, avoir l’air ennuyants, paraître impossibles à terminer. Il nous invite donc à travers une aventure littéraire surprenante, s’adressant directement à son lecteur pour l’encourager à poursuivre et à vaincre son défi : « 316 pages lues incluant celle-ci, BRAVO! »

Pourquoi une controverse? Parce qu’il y a quelques pages blanches (question d’avancer plus vite) ou encore un seul mot par page le temps d’un chapitre, que ce n’est pas tant une histoire suivie qu’une suite de moments divertissants et que certains pensent que ce type d’œuvre ne vise qu’à être lu une fois puis oublié, ce qui rend cher le ratio temps/argent. Pourtant, Frédérick Wolfe fait preuve de créativité pour désacraliser le rapport du lecteur au livre et l’inviter à s’y amuser, tout simplement, à cesser d’en avoir peur et à se laisser porter par l’expérience. En tant que grande lectrice, j’ai éclaté de rire en découvrant les résumés des différents tomes de Harry Potter ou en tentant de suivre les choix du chapitre « dont vous êtes le héros ». Cette lecture est d’ailleurs du genre de celles que je ferais traîner sur ma table de chevet, question d’en (re)grappiller des bouts entre deux œuvres plus exigeantes.

Puisque lire, c’est aussi parfois se faire plaisir, peu importe le format, le public initial visé ou encore le jugement des autres. Particulièrement l’été!

Photo : © Philippe Piraux

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