Les premiers livres qu’on place entre les mains des enfants sont souvent les plus robustes : à un âge où la dextérité fine est complexe, voire absente, tourner des feuilles de papier peut être un sport dangereux. Les tout-cartons sont donc les bienvenus dans les familles et, si certains semblent assez simples, et d’autres même ennuyants, les créateurs et créatrices sont de plus en plus nombreux à faire preuve d’une remarquable créativité pour tirer profit de ces formats en peu de pages.
Ainsi, quiconque connaît l’autrice Caroline Décoste reconnaît son style coloré inimitable et sa passion pour les détails dans les deux premiers tout-cartons qu’elle a fait paraître à La Bagnole Tout le monde aime les hot-dogs et Tout le monde aime les coccinelles. C’est à la demande de son éditrice qu’elle a imaginé cet univers dans lequel elle s’amuse en partenariat avec l’illustrateur Francis Léveillée, dont les dessins s’agencent parfaitement au concept un peu décalé.
Sachez-le, vous ne ressentirez pas d’impression de « déjà-vu » en tournant les pages de cet album qui, s’il met en scène des aliments et des insectes connus, permet aussi aux tout-petits d’en découvrir de plus inusités tels que la carambole, le fruit du dragon, le bousier et la phalène brune. « Mon cahier de notes est essentiellement parti d’une liste d’insectes avec des caractéristiques originales, des aliments que j’aime, qui sont particuliers ou qui sont drôles à dire », indique Caroline, ajoutant que certains choix ont été réalisés en fonction de ce qu’elle a plaisir à manger avec ses filles ou encore pour faire d’abord rire ces dernières. « J’aime les trucs qui sont simplement nonos, qui font rire, juste pour le bonheur d’y retourner », dit celle qui s’est entre autres inspirée d’Une patate à vélo d’Elise Gravel. Cette propension à l’humour, parfois même niché, fait en sorte que ces deux albums aux couleurs franches, tranchées, et aux illustrations aussi amusantes que les textes pleuvent plaire aux parents… tout en les encourageant à interagir avec leur enfant, question de terminer la lecture avec un moment de complicité qui accroîtra notre envie d’y revenir.
Ce désir est tout aussi présent avec le tout-carton Allons au parc!, paru aux 400 coups, qui joue quant à lui avec l’espace et la différence entre le réel et l’imaginaire. Signée Robert Soulières, l’histoire est celle d’une visite au parc d’un père et de son fils. De prime abord, si on ne tourne que les pages telles qu’elles sont présentées, on reste dans le réel : une balade au parc ponctuée de jeux et de musique. Toutefois, Loïc Méhée invite les lecteurs à aller plus loin grâce à un petit éclat d’extraordinaire placé intelligemment tout près du pli du livre. C’est parce que chaque page peut être ouverte… révélant alors la véritable magie de l’histoire. Ainsi, un tour de cheval à bascule se transforme en aventure de chevaliers, l’observation de fourmis en immersion dans un autre univers, et une course en exploration spatiale. Encourageant l’imaginaire à se déployer dans le quotidien, cette brève histoire qui bénéficie de l’inventivité de la mise en page incite à laisser sa propre créativité poser son filtre sur notre réalité.
Pour aller plus loin dans la manipulation, les albums Où va le pirate? et Où est la sorcière? de l’auteur et illustrateur Léo Righini-Fleur nous offrent quant à eux la possibilité de modifier l’histoire selon nos préférences ou notre envie du moment. Ainsi, le pirate part à l’aventure. Mais que cherche-t-il? Une île déserte, un trésor ou une crique sauvage? Et quel compagnon l’accompagne? Léon le moussaillon, Noé le perroquet ou Charlie le ouistiti? À six occasions au cours de ce court récit d’aventures, l’enfant peut choisir, parmi trois options, celle qui lui convient le plus, en manipulant de robustes morceaux de carton qui s’insèrent dans de petites cases. Même chose du côté de la sorcière, d’ailleurs, dont la mystérieuse maison semble encore plus étrange que d’habitude. Qui se cache dans la cuisine? Qu’est-on en train d’y préparer? Et que trouve-t-on dans le grenier? « La littérature jeunesse permet beaucoup de liberté sur la forme des livres », souligne l’auteur et illustrateur, qui a ainsi réfléchi à ce que le support peut apporter à la narration, voire comment la manipulation de l’objet peut influer sur l’expérience en faisant interagir les images, même dans un tout-carton.
Après tout, il n’y a pas d’âge pour être épaté par les multiples possibilités des livres, que ce soit en eux-mêmes ou entre eux. Aux éditions Des éléphants, Michaël Escoffier s’amuse avec une histoire de pêche, de bateau, de naufrage et de sauvetage qui, grâce aux illustrations simples et efficaces d’Ella Charbon, révèle une riche intertextualité. Ainsi, cette fillette au manteau rouge pourrait bien être le petit chaperon rouge, non? Et son compagnon le chat, lui, porte des bottes. En connaît-on un autre qui se vêt de la même façon? Aurait-on croisé autre part ces trois cochons et sept chevreaux rescapés par notre héros? Jouant avec les attentes des lecteurs et leur connaissance des contes, Michaël Escoffier fait ensuite intervenir le loup lorsque le premier bateau chavire parce qu’il est devenu trop lourd. Attention! L’habituel vilain est parti chercher à manger pour ses enfants… Qu’y aura-t-il au menu? Et si la fin, elle, était surprenante?
Comme me l’a rappelé l’autrice Caroline Descoste, qui a effectué des recherches avant de se lancer dans l’écriture de ses premiers tout-cartons, le public cible de ces ouvrages ne lit peut-être pas encore, mais il a un instinct. Et quand il aime, il aime. Alors, autant lui proposer des histoires que nous aurons, nous aussi, envie de relire de nombreuses fois!
Photo : © Philippe Piraux















