Dans Le mal joli, Becker dissèque l’histoire d’un adultère et du cycle infernal qui le constitue : moment de grâce incandescente, aussitôt troqué par une descente aux enfers de l’attente et de l’angoisse de la distance. Entre la jouissance et le drame, ce vaudeville amoureux suit la course trépidante d’amants qui rivalisent de ruses pour se retrouver dans les rues de Paris. On suit Emma, esclave du désir, ses déchirements intérieurs, mais avant d’admettre aimer, elle prétend documenter la passion, qui est plus un drame qu’un miracle, nous rappelle-t-elle avec raison. Dans ce contexte, « Antonin, c’est de la documentation », lance-t-elle, vite dépassée par son sujet. « On dirait que je n’apprends rien, ni des hommes, ni des livres. Je pourrais me satisfaire d’être bien baisée, c’est l’apanage des femmes libres. Et qu’est-ce que je suis, moi, si au bout de deux rendez-vous j’ai l’impression de l’aimer? » L’amour est-il donc incompatible avec la liberté et le féminisme? Et malgré ce drame de la passion qui ne dure guère, on recommence, parce que comme le « mal joli », qui désigne l’accouchement, « sitôt qu’il est fini, on l’oublie ».
Le mal joli révèle avec prouesse les angles morts du désir et les complexes circonvolutions qu’une femme fait avec ses principes pour être souveraine, jouisseuse, féministe, mère et mariée. Reprenant avec beaucoup d’adresse et d’humour les grands questionnements sur le bonheur et le plaisir, le mariage et ses écueils, la torture et l’inquiétude intimement liées à la passion, « forme heureuse d’empoisonnement », certes, mais aussi palpitante résurrection, Becker offre un roman aussi divertissant que profond qui mêle les registres avec audace et sincérité. De sa prose tranchante et pleine d’autodérision, elle livre des scènes crues d’une sexualité débridée, d’autres plus sentimentales, d’une vérité désarmante, et d’autres encore, des plus triviales, notamment avec ses deux enfants en bas âge. Sans tabou, Becker développe une pensée philosophique incarnée dans l’émotion, le corps, la vie, et raconte la lente guerre qu’elle essaie de mener à son cœur qui flanche. Grande jouisseuse, elle aime morceler sa personne, la recomposer et l’éclater à nouveau, cherche à saisir « la matière devenue folle », à la fixer par l’écriture avant qu’elle ne s’enfuie. Cet amour éteint sera-t-il un jour sauvé par le livre? Peut-on suivre son désir sans détruire sa vie ou la détruire sans le regretter? « Il ne s’agit pas de faire aveuglément confiance à l’existence, mais à nous-mêmes. Un jour nos principes s’aligneront avec nos envies », conclut avec splendeur la romancière. Aussi indocile que sage philosophe, Becker désarçonne par sa franchise et son ode à une folle matière en vie, cette « part qui aime l’amant », « une fraction démente » de soi qui mène au chaos, mais n’empêche pas de rester souveraine.
La liberté impunie
La romancière et traductrice française Julia Kerninon, réputée pour ses personnages de femmes libres, dont les inoubliables héroïnes de Liv Maria et de Sauvage, propose une promenade inspirante avec Gertrude Stein dans Le passé est ma saison préférée. Cet essai très personnel mêle souvenirs et citations, se veut une réflexion sur l’écriture, mais aussi un hommage à l’audace littéraire et à la force du passé. Kerninon retrace le parcours de Stein pour obtenir la reconnaissance littéraire. Celle qui reçoit et conseille tous les jeunes artistes et écrivains du Paris des années 1920 et 1930, intimement liée à Picasso et à Hemingway, qui sera l’objet d’étude de Kerninon, connaît le succès avec Autobiographie d’Alice B. Toklas. Ce livre fera sa gloire, mais aussi son péril, l’amenant au sommet, faisant d’elle une personnalité publique avec la pression que cela comporte. Dans ce livre, Stein cherche à comprendre le passé, à s’en ressaisir et à le faire sien, rappelle Kerninon. « C’est sans doute une des premières fois où une femme ose faire ça : décrire un monde qui tourne autour d’elle, un monde qui dépend d’elle, un monde où elle est considérable, majeure, capable. »
L’écrivaine française lit Stein quand elle a 20 ans. L’Autobiographie d’Alice B. Toklas, où l’écrivaine féministe américaine se raconte en passant par le récit de son amoureuse, frappe l’imaginaire de la jeune étudiante. C’était « le premier livre que je lisais où une femme adulte s’en sortait — ne se soumettait à personne, ne finissait pas par être punie pour sa liberté, ne mourait pas romantiquement dans d’atroces souffrances. Ni Anna Karénine, ni Emma Bovary, ni Scarlett O’Hara ». Ce livre est un chef-d’œuvre parce que Stein réussit à « faire chanter ses obsessions », « réunit tout ce qui l’anime » et l’exprime dans des phrases simples qui la rendent accessible, croit Kerninon. Stein, qui aura cherché toute sa vie à révolutionner la langue par une prose exigeante, rigoureuse, algébrique, s’offre dans un élan où elle est simplement elle-même.
Pionnière, en ce qu’elle s’empare de la narration pour raconter son histoire, Gertrude Stein marque ce moment où l’entrée des femmes dans la littérature s’accompagne aussi d’un bouleversement de sa forme, nous apprend qu’il est possible de refuser la structure narrative et sociale qui nous est imposée et de faire les choses autrement. « Nous pouvons établir une nouvelle forme d’héroïsme avec ses propres lois », poursuit Kerninon, qui a elle-même imaginé dans ses livres des femmes libres, assumées et désobéissantes. Bouleversée par la façon dont le passé nous revient sans cesse sous une forme nouvelle, comme s’il nous poursuivait ou nous devançait, l’essayiste rappelle que le passé est aussi nécessairement la fiction. Les histoires seraient une manière d’essayer de mettre de l’ordre dans le chaos de la vie, ajoute-t-elle. Stein disait que le plus amusant dans la littérature est « quand elle possède la vitalité de la lutte ». On présume que la lutte d’Emma Becker dans Le mal joli n’aurait rien pour lui déplaire.
Photo : © Justine Latour











