La première s’appelle Elisabeth. Adèle Yon, sa petite-fille, nous raconte l’enquête qu’elle a entreprise au sujet de sa mystérieuse arrière-grand-mère qu’on surnommait Betsy. Premier livre hybride et inclassable, Mon vrai nom est Elisabeth prend la forme d’une enquête familiale autour du fantôme de l’aïeule, internée sous contrainte de 1950 à 1967 dans un hôpital psychiatrique où elle subit des électrochocs, des cures de Sakel et une lobotomie après un diagnostic de schizophrénie. Or le silence règne dans la famille dès qu’on évoque son nom.
L’autrice commence à s’intéresser à Betsy vers l’âge de 20 ans, alors que sa famille lui dit d’éviter les drogues et les émotions fortes sous prétexte qu’elles favoriseraient l’apparition de troubles mentaux, comme si la maladie de son arrière-grand-mère était héréditaire. « Betsy était le nom d’une peur qui n’avait pas de corps », écrit-elle. Dans une démarche menée avec empathie, humour et rigueur, Adèle Yon engage un dialogue avec les membres d’une famille rébarbatifs à parler, mais qui s’ouvrent progressivement. Le suicide de Jean-Louis, fils de Betsy et grand-oncle de l’autrice, ouvre une brèche dans l’omerta familiale et « vient achever, comme un point d’orgue, un suicide social scrupuleusement fabriqué depuis cinquante ans ».
Variant les types de narration (narration à la première personne, documents d’archives, correspondance, transcriptions d’entrevues, rapports psychiatriques, photos), l’autrice crée un texte aux airs de thriller et au montage très cinématographique qui juxtapose les scènes et les couches de sens pour former un labyrinthe rappelant celui où fut enfermée Betsy. Liée à une thèse de doctorat sur le double féminin fantôme au cinéma, l’enquête intime se mêle à l’histoire de la médecine psychiatrique. Ce qu’on découvre est digne d’un film d’horreur. Betsy aurait été internée parce qu’elle dérangeait son mari, ne rentrait pas dans le moule : officiellement pour « troubles thymiques avec intolérance aux contraintes sociales, familiales ou autres ». À force de recherches approfondies dans les archives psychiatriques, Yon découvre une femme dont la force du tempérament dérange, qu’on arrache à ses enfants pendant dix-sept ans et qu’on contraint de refaire des enfants, alors qu’elle souffre de dépression post-partum.
Aussi brillant que terrifiant, le roman dévoile un monde de maltraitances et de préjugés sexistes véhiculés par la médecine psychiatrique de l’époque. De nombreuses femmes qui sortaient du cadre, ne faisant pas de « bonnes mères » ou de « bonnes épouses », furent réduites au silence léthargique par la lobotomie, qui « se situe dans une zone grise entre la réparation et la punition de comportements qui, dans tous les cas, incommodent une société patriarcale et traditionnelle », déplore Yon, rappelant qu’on jugeait l’opération réussie quand elle anéantissait les volontés de la victime.
L’autrice rétablit la mémoire de son arrière-grand-mère brisée sous le coup de six maternités imposées et lui rend sa dignité, redonne une voix et un visage à ses souffrances cachées. Celle qui était devenue pour sa famille « une non-personne », démolie par un système, occultée, toujours en creux dans le livre, finit par entrer en scène à la fin du livre, alors qu’Yon écrit une version de son histoire qui pourrait être la sienne, la vraie. Justice rendue par un admirable et fin travail de réhabilitation.
Le royaume d’une fille de misère
Pour son premier roman, l’auteur haïtien Henry Kénol met également en scène une fille brisée dont le corps porte les violences d’une société malade. Le désespoir des anges raconte le régime de terreur instauré par des gangs armés qui ont pris le pouvoir dans les cités-bidonvilles en Haïti dans les années 2000. La narratrice, Lina, vient des cités et se dit, du haut de ses 28 ans, « demi-morte », nous décrivant son corps de mémoire balafré, couvert de cicatrices qui racontent les violences subies, la faim et la peur quotidiennes dans la Cité. Sous la forme d’un dialogue avec une bourgeoise qui gère un hôtel de passe dans les beaux quartiers, cette « fille de misère » nous décrit son viol, commis par le fils de la patronne et ses amis, alors qu’elle avait 15 ans, et que sa mère était servante dans une famille de riches. L’agression constitue le début d’une vie marquée par l’injustice, la colère et un goût de vengeance. Devenue Reine de la Cité, maîtresse du chef d’un gang des plus sanguinaires, Lina accède au pouvoir, mais connaît un autre enfer qui se déploie sous nos yeux dans un théâtre terrifiant et cruel. Sous le joug des gangs, la population est torturée, les enfants abandonnés et taxés d’intouchables, vivant comme des bêtes puis devenant enfants-soldats.
Si ce roman dur et brutal prend des airs apocalyptiques, l’écriture viscérale et colorée d’expressions créoles d’Henry Kénol insuffle au livre une énergie puissante et lumineuse, celle-là même qui bouillonne chez l’héroïne. Lina n’a rien d’une victime, résiste de tout son être, habitée d’une rage intérieure immense et d’une lucidité hors du commun. « Mon corps est le terrain sur lequel des centaines d’hommes m’ont livré bataille sans jamais avoir réussi à me réduire », lance celle que rien ne peut anéantir.
Kénol allie sensualité, horreur et lyrisme inspiré dans un texte où il saisit avec justesse la psyché d’une femme happée par une spirale infernale, mais qui jamais n’abandonne. Leçon d’humanisme, hommage à la solidarité des gens plongés dans la misère et l’horreur, ce livre rappelle que nous sommes tous égaux devant la souffrance. Proxénètes, gens du monde, bourgeois, pauvres, chefs de gangs, tous y passent. La violence n’exclut aucune classe sociale, mais la barbarie la plus sanguinaire ne peut détruire le monde intérieur des gens qui résistent. Au cœur même des ténèbres palpite un cœur, une pensée, une force, à celle qui, comme Lina, sait se réfugier en son propre royaume.
Photo : © Justine Latour











