La quête des origines nourrit depuis toujours la littérature. Parfois, elle prend la forme d’une marche dans le noir, à la recherche de ce qui a manqué, déformé, fait dériver la trajectoire d’une vie.

Avec Les forces, Laura Vazquez fait le pari de remonter aux origines de ce qui nous compose depuis l’enfance et jusqu’à l’âge adulte, observant méticuleusement les multiples sources de nos conditionnements. Ce deuxième roman de la poète et romancière française, récompensé des prix littéraires des Inrockuptibles et Décembre, propose une quête hallucinée au cœur des rouages du conformisme et du monde capitaliste. Hypnotique, fou et brillant, ce récit initiatique raconté par une narratrice à la conscience aiguisée qui remet en question l’ordre social s’ouvre sur ce puissant incipit : « Les heures étaient longues dans mon enfance, mais je ne me suis pas tuée. » La fillette qui pense que tout le monde lui ment et parle de sa mère comme d’un pauvre « appareil à refléter le monde » se demande jusqu’où peut aller le degré d’aliénation de ses parents. À quel point sont-ils dressés, étatisés, soumis? Dégoûtée, elle rêve de sortir de l’humanité.

De cette prémisse, Vazquez construit un roman au flux lancinant, sorte de pouls qui cherche à s’extraire d’une matière qui veut l’avaler, sans se prendre trop au sérieux. L’écrivaine s’amuse et le lecteur aussi. Elle mêle les formes et les registres, passant d’un cadre réaliste à une expérience onirique que n’aurait pas reniée David Lynch. Mêlant narration, poésie, dialogues et citations, le texte se tisse dans une langue percutante qui se fait tantôt elle-même aspirer par le grand monstre du conditionnement, tantôt lieu de résistance contre les forces extérieures qui nous constituent — conventions, conformisme, capitalisme. Sommes-nous capables de choix ou entièrement soumis aux structures politiques, sociales, biologiques?, se demande Vazquez. Sommes-nous manipulables de long en large?

La narratrice traverse une série de paliers qui la font décortiquer les logiques absurdes et arbitraires qui régissent nos rapports, nos relations et nos vies. Elle déambule notamment dans un bar étrange où une vieille lesbienne frontale, drôle et lucide l’invite à se taire et à un véritable exercice de décentrement et d’humilité. Ses conseils pour écrire de la poésie consistent à ne pas vouloir, mais à recevoir. « C’est pas toi qui fais quelque chose, c’est quelque chose qui te fait. Tu vas fermer ta grande bouche personnelle et cérébrale. Tu vas découvrir une bouche plus vaste. Les œuvres vraies vivent sans but. »

À travers le franc-parler de cette sage irrésistible, Vazquez lance un appel à l’élargissement du désir, à un retour vers les profondeurs de soi pour se déprendre des prisons sociales et mentales qui nous aliènent. Elle visite ensuite une coalition de sectes, dont celle du sommeil qui le revendique comme le dernier espace de liberté, se moquant de la logique marchande qui a tout investi, évoque un état qui mêle la surstimulation et l’abattement, détruit l’attention. « Si l’attention est morte, l’amour est mort », conclut la narratrice sur ce ton mélancolique et métaphysique qui lui est propre.

Lucide et ironique, le roman se dote d’une force rhétorique solide et s’appuie sur une abondante intertextualité dont Vazquez fait un usage des plus vivants. Elle cite philosophes et écrivains, mais imagine aussi des dialogues entre Dostoïevski, Kafka, Woolf et saint Augustin à travers leurs citations. Ces voix forment une famille de forces qui interagissent avec elle, mais de manière lumineuse cette fois. Expérience radicale de haute voltige philosophique, Les forces dérange, fait rire et inspire à un retour à la beauté, à la vérité et au mystère, loin des forces qui cherchent à nous capitaliser, à nous abaisser, à nous aveugler.

Au pays de l’oubli
C’est l’histoire d’une lignée frappée par la malédiction et le silence. Un enfant naît la nuit d’un terrible incendie qui fait tout perdre à ses parents. Un jour maudit, début d’une suite de drames qui marqueront Josef, orphelin à l’âge de 4 ans qui ignore tout de son passé. « La folie c’est le pays des souffrances qui n’ont nulle part où aller », écrit l’écrivain belge Antoine Wauters dans Haute-Folie, un roman magistral au style fulgurant, magnifique, parfaitement maîtrisé. Classique par sa forme empruntée au conte, sublime par sa langue dense et fabuleuse, Haute-Folie s’ancre dans un paysage rural fascinant, une campagne de taiseux et de besogneux où se déploie une vie hantée par des fantômes et des manques.

Josef porte en lui des malédictions qu’il ignore, mais avancent avec lui. La Haute-Folie, c’est le nom du lieu habité par ses parents, un lieu brûlé, perdu, son origine maléfique. Il cherche toute sa vie à disparaître, à s’effacer, ne peut vivre aux côtés de ceux qu’il aime, trouvant refuge dans la nature, le dépouillement et l’écriture de carnets. Il échappe à la guerre, est éduqué dans un internat, sera instituteur, passeur d’eau, ouvrier en bâtiment, mais repart chaque fois sur la route, s’appliquant à faire disparaître « le vertige des autres » en lui. Toujours, il choisit la plus grande précarité, préfère la solitude, la marginalité, s’approchant des saints dans ses vœux de pauvreté et découvrant la beauté dans le détail d’une nature qu’il incorpore. « Rien n’est plus présent en moi que l’absence », écrit-il, découvrant que la vraie malédiction, c’est le silence, « cette distance de soi à soi que d’autres vous imposent ». Méditant ses contradictions, cherchant son identité dans le fatras de sa mémoire trouée, Josef « vit sans vivre », « ressent alternativement le besoin d’aller mieux et de sombrer ».

Avec maestria, Wauters tisse un récit d’une finesse inouïe, condensé, profond, semé de phrases qui méritent de longues méditations tant elles recèlent de beauté, de mystère et de subtiles questions. La construction parfaitement orchestrée suit les nœuds et les boucles que la violence et le silence tissent entre eux, étouffant des vies, mais pas la vie, celle qui fait la guerre au malheur et que nous livre dans une prose admirable Antoine Wauters. Un roman tragique et philosophique sur la filiation, qui arpente des lieux qui sentent le secret et le non-dit.

Photo : © Audrée Wilhelmy

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