Connue notamment pour son magnifique roman Quel est donc ton tourment?, adapté au cinéma par Almodóvar dans La chambre d’à côté, Sigrid Nunez fait partie des écrivaines douées pour aborder des sujets graves avec une légèreté comique doublée d’une infinie profondeur. Les vulnérables s’ancre dans le contexte morose de la pandémie et tisse ce qui ressemble d’abord à un assemblage de petits récits anodins sur la vie quotidienne et l’écriture, pour s’échafauder en un grand livre sur la fragilité et la bienveillance.

Démarrant son récit par des anecdotes variées, discussions entre amies sur leurs parcours amoureux, le consentement et leur métier d’éditrice, de romancière, l’écrivaine new-yorkaise avance habilement de digression en digression, venant enfreindre la soi-disant règle du sujet digne d’être raconté, énoncée par Oscar Wilde, qu’elle cite aux côtés de Dickens, Rilke, Tolstoï et tant d’autres, refusant de se soumettre aux contraintes du Grand Roman tout en relevant à quel point les règles du confinement nous ont tous « ramenés à l’état d’enfant ». La narratrice insoumise erre dans les rues vides de Manhattan en observant les fleurs, mi-cynique, mi-méditative, troublée par une confusion mentale qu’elle attribue à la pandémie, et se fait réprimander par son amie lui remémorant qu’elle est considérée « personne vulnérable » et devrait éviter de passer trop de temps dehors. Incapable de trouver la concentration nécessaire pour écrire un livre, elle se contente de rédiger des histoires en une phrase, note que de plus en plus d’écrivains se demandent pourquoi ils inventent encore des choses. Peut-être que ce dont notre époque « polluée de contre-vérités, de notre hypocrisie éhontée et de l’usage de plus en plus répandu de la fiction comme moyen de tordre et de masquer la réalité a besoin, c’est d’une littérature d’histoires personnelles et de réflexion : directe, authentique et scrupuleuse à propos des faits », écrit Nunez avec clairvoyance.

Puis, durant ce « printemps indécis » où tous ont mis sur pause leurs activités habituelles, la narratrice se voit confier la tâche de tenir compagnie au perroquet d’une amie confinée en Californie. Découvrant l’étonnante intelligence de cet ara, la narratrice s’acquitte de sa mission avec empressement, s’attache tout de suite à Eurêka. « C’était l’une des rares choses que je me sentais capable d’accomplir sans me poser la question : À quoi bon? », leitmotiv de l’époque marquée par un sentiment d’impuissance. Rappelant qu’on peut guérir stress, anxiété et plusieurs maladies en trouvant quelqu’un qui a besoin de notre aide, la nouvelle gardienne de perroquet reverdit en compagnie de l’animal.

Or, un jour, le fils d’une amie débarque dans le chic appartement où elle loge avec le perroquet. Il a gardé Eurêka avant elle et développé une relation privilégiée avec le plumé. Rébarbative à partager le lieu avec ce garçon séduisant, rebutée par son discours sur la nécessité actuelle de se rapprocher d’une certaine pauvreté, elle le suspecte d’être un misanthrope, un mansplainer, un écoterroriste en puissance qui s’attaque à « ces gens nés dans le privilège, élevés dans le privilège et s’insurgeant en permanence contre le privilège ». Elle pose sur le monde un regard de biais, sceptique et irrévérencieux, mais si son ironie et sa lucidité constituent ses forces, elles forment aussi un système de défense qui sera démantelé au contact du garçon dont elle découvre l’histoire : carences affectives, trouble alimentaire, séjour en hôpital psychiatrique. Elle fume de l’herbe et partage des fous rires avec celui qui se confie sur sa peur de devoir retourner un jour en psychiatrie, à jamais vulnérable. Au-delà des générations et des espèces, l’amitié naît entre les trois locataires de l’appartement, sorte d’arche de Noé où chacun est amené à accepter ses échecs, où les préjugés tombent.

À chacun sa chute
Ce rapprochement par la fragilité rejoint assurément le sujet du génialissime roman Qui tombe des étoiles de Julien d’Abrigeon, auteur français publié au Quartanier, en lice pour le prix Médicis et le prix Wepler–Fondation La Poste. Le livre aborde la chute et le désir de s’élever, parce que, comme l’écrit Ingeborg Bachmann, « Toute personne qui tombe a des ailes ». Des ailes, ils et elles en ont tous rêvé dans ce roman-documentaire et poétique écrit par fragments qui convoque des figures réelles et fictives qui ont voulu défier la gravité et connu des chutes fracassantes. Des êtres qui aspirent à s’élever (au sens propre et figuré), par exemple l’astronaute civile Christa McAuliffe qui s’embarque dans la navette Challenger, lauréate du concours Un prof dans l’espace, organisé par Reagan. On croise une parapentiste aspirée par un gigantesque cumulonimbus, le pilote d’essai Adolphe Pégoud qui trompe la mort par des pirouettes, des oligarques russes qui tombent de leur balcon.

Le livre hybride mélange poésie, humour, listes et réflexions philosophiques dans une forme très rythmée nous faisant ressouvenir que l’auteur est d’abord poète et possède un sens aiguisé de la musicalité et de l’oralité. Ses histoires de femmes et d’hommes qui ont cherché à s’affranchir des lois de l’attraction soulignent que « dans la chute des corps, que l’on soit vieux ou jeune, milliardaire, Indienne, agent immobilier, préfet, père, gourmande, queer, ouvrière, connard… On file accélérant de 9,81 mètres par seconde de plus chaque seconde ». Une leçon de vie qui renvoie à notre sort commun, tous égaux dans la chute.

Par ses récits entrecroisés et joliment racontés, d’Abrigeon réfléchit brillamment à notre prétention d’humains à vouloir atteindre les hauteurs célestes sans jamais moraliser, évoquant au passage qu’il y a plus d’hommes jeunes qui tombent que de femmes : « suivant les rites virils institués par eux-mêmes pour affirmer l’homme fort » alors qu’à l’intérieur, « ils ne sont qu’écroulements, échecs répétés […] façades d’immeubles abattus. Debout effondrés ». Féministe, politique, philosophique, l’auteur prodige passe de Tetris, ce jeu vidéo qui nous fait maîtriser la chute, à des poèmes et passages adressés à ses personnages : « Christa, lâche les lessives, les caprices de Caroline, de Scott. […] Déscratche-toi de là, prends la lumière, vas-y. Prends ce siège qui n’attend que toi, pour l’espace qui n’attend que toi. Tu as ta place. » Un livre baroque et passionnant qui parle à tout le monde, car qui n’a pas rêvé de s’élever et n’est pas déjà tombé? D’où tombes-tu serait plutôt la question à poser, car à chacun son rêve et à chacun sa chute.

Photo : © Audrée Wilhelmy

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