Écrire, ce n’est pas pour moi.

Durant les sept dernières années, j’ai été incapable d’écrire une seule ligne un tant soit peu littéraire. J’arrivais à lire et à préparer des entretiens littéraires, mais l’idée de créer était l’objet d’un blocage. Mon rapport à la « création » et à la réflexion s’arrêtait à celui d’un passeur culturel qui avait la chance de s’entretenir avec des personnes dont j’admirais le travail. Deux mémoires de maîtrise sabordés plus tard, j’ai été obligé de voir les choses en face : la pensée et l’écriture, c’est pour les autres.

C’est l’été dernier, chez Caroline, que j’ai osé dire, tant à elle qu’à moi, que je ne me sentais pas suffisamment intelligent et pertinent pour écrire.

Refuser de naître
Dans son livre Rue Duplessis, Jean-Philippe Pleau raconte qu’il a trois dates de naissance. S’appuyant sur Principes d’une pensée critique de Didier Eribon, il explique avoir une date de naissance biologique et deux dates de naissance culturelle dont l’une est celle de sa rencontre avec Grégoire Bédard, enseignant de français au cégep de Drummondville. Encouragé par sa blonde de l’époque à envoyer un poème à la revue littéraire que Grégoire dirigeait, il s’est fait proposer, à la suite de la parution de son texte, de coordonner la revue. L’importance de cette rencontre dans son parcours est considérable parce que ce professeur lui a fait prendre conscience qu’il pouvait lire, créer et penser alors qu’il ne s’en croyait pas capable.

Il faut dire cela de l’essai de Jean-Philippe : c’est une chose de se faire offrir une main tendue, c’en est une autre de la prendre. J’écris cela parce que, malgré les encouragements, il faut aussi se donner le droit de penser en son nom propre. Écrire, pour plusieurs, est une affaire de permission. Il faut parfois se faire dire que notre voix compte et y croire. Le grand mérite de Jean-Philippe Pleau, outre cette écriture sensible et intelligente, c’est qu’il nous montre comment il a su, dans la douleur, prendre l’aide qui lui a été proposée pour s’arracher à son milieu social… et à lui-même.

Se perdre
J’ai été ébranlé par le passage où Michel Lacroix, dans Cécile et Marx, parle de la honte qu’il a ressentie, à la maîtrise, lorsqu’il relisait les marges des livres qu’il a lus au cégep ou au baccalauréat. Il dit qu’il n’avait plus confiance en « la pérennité de [s]on jugement ». S’inscrivant dans le sillage de sa grande tante Cécile, dont la « langue ricaneuse, pleine de spontanéité, mais quelque peu inquiète devant les beaux parleurs susceptibles de “gêner” », il se demande : est-il possible de voir « dans les pauvres annotations de [ses] premiers livres comme dans la honte de ces annotations, une trace de la gêne de Cécile devant les gens importants »?

Ces pages me touchent parce que j’ai longtemps considéré, à l’inverse de cet essayiste dont j’aime tant le livre, que les marges de mes bouquins incarnaient le seul lieu où j’avais le droit de penser et d’écrire. Mes proches le savent : il y a des commentaires dans les marges, des pages cornées et des passages soulignés. Mes livres sont travaillés par ma lecture. J’abîme les pages dans l’espoir que ces mots et pensées m’arrachent à moi-même. Je lis pour rester en mouvement, pour me déprendre de ce « moi » que j’étais avant ma lecture. En fait, ma plus grande peur serait de me retrouver encore dans mes annotations. En lisant Cécile et Marx, j’ai réalisé que je n’avais pas honte des marges simplement parce que l’écart entre ce que j’étais et ce que je suis, au contraire, me rassure et me montre chaque fois cette puissance de la lecture : nous transformer.

La lecture fait cette promesse que je chéris… mais elle ne me suffit plus. Est-ce que cette croyance en la puissance de la lecture serait en fait une bouée de sauvetage? Est-ce que cette foi dans le silence de la lecture n’était pas l’excuse parfaite pour ne pas prendre parole?

Réduire au silence
La lecture de Pourquoi je n’écris pas de Benoit Jodoin a été un bouleversement. Dans cet essai, il explore les mécanismes sociaux qui freinent son écriture. Alors que, pour moi, la lecture était un lieu de quiétude où je pouvais me déprendre de moi, Benoit Jodoin m’a fait comprendre que ce lieu était en fait le refuge d’une fuite qui refusait de se nommer.

L’un des tours de force de Benoit Jodoin est d’avoir vu dans la quiétude de la lecture la censure de l’acte d’écrire : « On ne parle pas assez du rôle des lecteur·rices comme celui d’un·e écrivain·e réduit·e au silence, ce qui n’est pas toujours un choix. » Il rajoute : « Ce qui se forme en lisant devrait pouvoir s’écrire. Il y a une littérature fantôme réduite au silence dans les marges des textes lus. » Comme un écho au texte de Michel Lacroix, les marges ici renouent avec la honte, mais celle d’en sortir. Il m’a forcé à voir que c’est dans le confort de mes annotations que j’ai enfoui mon désir d’écrire en mon nom propre. C’est dans la lecture de mes livres que je me suis caché pour exister. Je suis cette « parole non assumée » dont il parle si justement.

Cet ouvrage et ce texte partagent d’ailleurs une même contradiction: «écrire pour expliquer pourquoi je n’écris pas et, ce faisant, invalider ma propre conviction».

Ce qui est tu
C’est l’été dernier, chez Caroline, que j’ai osé lui dire pourquoi je ne me sentais pas capable d’écrire.

Elle a accueilli mon aveu d’échec comme on prend l’appel d’un ami dans la nuit : avec le sérieux et la vérité des décisions charnières. Elle m’a simplement dit : « J’ai le goût de lire ce que tu penses. » À partir de ce moment, tranquillement, j’ai commencé à défaire ma barricade, à écrire ce que j’avais tu en moi depuis longtemps. Lorsqu’on m’a proposé cette chronique, j’ai douté longuement, mais je me suis souvenu de cet échange et j’ai accepté.

Je ne crois pas me tromper en affirmant que nous sommes nombreux à ne pas nous sentir légitimes d’écrire. Il m’a fallu Caroline pour oser quitter les marges de mes livres. Comme pour Ducharme, qui lui a permis de raconter son histoire, elle m’a donné l’élan pour passer d’une vie à une autre. Le 5 juillet 2023, je suis né.

Photo : © Les Anti Stress de Monsieur Ménard

Publicité