Faisons œuvre de probité : il n’est jamais facile d’être soi. Dans le texte précédent, je terminais avec cette phrase de Thoreau : « Personne ne peut être moi à ma place. » Même si je crois toujours à cette belle idée, je suis obsédé par ce « moi » depuis la rédaction de cette chronique parce que je dois avouer que mes actions et mes engagements ont évolué dans le temps. Tantôt plus radicales, tantôt nuancées, mes idées et convictions ne sont plus les mêmes. Ce n’est plus le même « moi » qui agit. Qui peut affirmer être identique à ce qu’il a déjà été? Qui peut dire qu’il n’a jamais changé d’idée? J’oserais même dire ceci : il faut être fier de se déprendre de soi-même.

Prendre la main
C’est en grande partie grâce à la littérature que je diffère aujourd’hui du « moi » de ma vingtaine. La pratique de la lecture m’a permis de me déprendre d’idées ou de convictions que je pensais inébranlables ou qui étaient lourdes d’angles morts. Lire des essais m’a amené à développer ce que Véronique Grenier appelle la « modestie épistémique ». Être humble vis-à-vis du savoir est inconfortable, voire dangereux, lorsqu’on prend la plume dans l’espace public. Cependant, elle est la condition d’un dialogue démocratique sain et ouvert. Et la littérature y peut pour beaucoup dans l’ouverture de nos perspectives.

C’est ce que j’ai pensé en lisant le très bel essai Que peut Littérature quand elle ne peut? de Patrick Chamoiseau. Il y a dans ce livre et dans cette réaffirmation du pouvoir des littératures contre les oppressions du monde quelque chose qui n’est pas nouveau. Cependant, ce jugement serait une réduction facile du propos de l’auteur et ferait fi de deux éléments importants. Le premier est l’écriture de Patrick Chamoiseau. Je me répète, mais j’y tiens : si l’essai est le roman d’une pensée, il doit aussi être porté par un souffle littéraire. Or, ce livre est porté par une narration enthousiaste et entraînante, ce qui contraste avec la noirceur du contexte politique dans lequel il l’écrit. Il y a une joie dans cette écriture qui nous console et nous enhardit. On y retrouve une joie qui nous donne le goût d’agir contre les injustices du monde. J’irais jusqu’à dire qu’il nous donne l’envie de nous mobiliser pour et avec les autres.

Le second élément, philosophique, est que Chamoiseau cherche à sortir, en s’appuyant sur la pensée d’Édouard Glissant, d’une vision unitaire du monde pour construire un imaginaire de la Relation : « Aucune existence ne peut (sans perdre ses devenirs) se bâtir sur la fermeture, la simplification, l’unicité. Il lui faut la conscience des potentialités qui la constituent. Celles-ci, en se reliant entre elles, lui dévoilent un entour d’autres potentialités dont sa vitalité devient inséparable. » Si la Relation est cet « art de vivre qui permet à toutes choses, toutes présences, de tenir ensemble », il y a là une ressource d’intelligibilité pour contrer le marasme actuel. Cette main tendue par ou à l’Autre permet à la fois de tenir ensemble et d’ouvrir les possibles, qu’il nous faut prendre. Ça ne viendra pas sans tension ou sans remise en question de nos a priori, mais c’est dans cette relation ouverte aux autres que nous trouvons la force nécessaire pour oser ébranler les certitudes qui nous rassurent.

L’art de la citation
C’est cet ébranlement que j’ai vécu en lisant le fabuleux Recueillir de Louise Warren. Cet essai, qui est posé sur ma table de chevet depuis quelques semaines, est l’un des plus beaux ouvrages que j’ai lus cette année. Ce livre, qui prend racine dans le collage et la citation, deux gestes fondamentaux de son travail, nous ramène à tous ces passages de livres qui tapissent nos écritures ou nos imaginaires. Pour cette essayiste, il y a dans la citation un geste de validation, mais pas seulement : « Elle fait approuver une idée, confirme la justesse d’une image ou d’une formulation. Geste d’affirmation et d’appropriation, elle soutient un point de vue, resserre un morceau du monde devant l’infini de la littérature ou face au débordement incessant de la pensée. »

Ce que j’aime de cette idée est le fait que c’est chez l’autre, dans ses mots, que nous devons aller pour valider ou enrichir notre pensée. Elle le dit si bien : « Je vois la citation comme un réseau, des alliances de pensée, des solidarités. Par exemple, lorsque des femmes poètes se citent entre elles et dialoguent. » Elle va plus loin que cette belle image d’une sororité de la citation et poursuit : « La citation me fait signe et entre en relation avec moi. Elle lance le mouvement. » Elle nomme avec justesse cette étincelle que je cherche aussi dans les livres des autres. Crayon à la main, je noircis les marges de mes livres comme on rentre en discussion avec des ami·es parce que la lecture « est nul doute l’expérience par laquelle j’approche au plus près de moi-même, de cette intensité choisie, concentrée, qui afflue dans tout mon être. Traversée par elle, je me sens vivre ». La lecture est une relation à soi et aux autres.

Sortir des marges
Cette pratique de la citation, qu’elle décrit magnifiquement, est une invitation à être au plus près de nous. Si, comme je l’ai écrit dans un autre texte, j’ai longtemps hanté les marges de mes livres pour ne pas prendre la parole, le fait d’écrire depuis presque deux ans n’a rien changé, sur papier, à ma pratique de l’annotation des livres que je lis. Cependant, ce n’est pas le même « moi » qui écrit et qui entre en relation avec les autrices et auteurs qui croisent mon chemin. Les marges des livres sont maintenant des ouvertures, des autorisations, à trouver une voie à défricher. J’y écris pour décaler mon regard, trouver l’étincelle qui met le feu. Ces deux livres me donnent le goût de l’autre et d’être étranger à moi-même. Que ce soit par la pratique de la citation ou par la construction d’un imaginaire de la relation, on trouve dans ces livres une énergie qui nous invite à se déprendre de soi pour mieux se retrouver.

Photo : © Les Anti Stress de Monsieur Ménard

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