Si tu me permets, j’aimerais te dire que le désespoir ne mène nulle part, qu’il y a toujours quelque chose à faire. Je le sens dans ta voix, ta manière de parler de la « marche du monde ». Tu portes l’impuissance dans ton regard comme on porte un drapeau blanc après la bataille. Si nous sommes nombreuses et nombreux à voir, comme toi, le faisceau des pouvoirs qui nous enserre, ce n’est pas seulement pour être lucides face à l’érosion de nos démocraties. C’est surtout pour réactiver un sentiment d’urgence et un espace d’inventivité qui nous manque cruellement. Ne l’oublie jamais, l’impuissance est un récit qu’on nous raconte. C’est une fiction qu’ils veulent voir advenir.

« Une expérience à tenter »
Je ne sais pas si tu es comme moi, mais lorsque la tempête se lève, je cherche des ressources d’intelligence dans les livres qui composent ma bibliothèque. C’est dans ce refuge de pages et de sens que je t’invite à prendre mon exemplaire de Libertés urbaines de Patrick Boucheron. Dans son plus récent livre, il revient sur ses premières amours de chercheur : l’histoire des villes italiennes. En puisant dans ce qu’il a longuement développé dans son maître livre, Conjurer la peur, il nous rappelle que ce qui l’intéressait dans l’Italie communale et post-communale des XIIIe et XIVe siècles, c’était le fait qu’on puisse y « lire l’expérience la plus cuisante de l’abandon des libertés publiques ». Tu vas nous reconnaître dans ce livre lorsque cet historien des pouvoirs décrit le passage des communes italiennes vers la seigneurie comme « une entreprise de subversion politique » rendue possible parce que « le pouvoir autoritaire des seigneurs devient à un moment donné séduisant, attirant, et que l’on considère alors qu’après tout c’est une expérience à tenter ». Entends-tu ce genre de phrase? Si je te le demande, c’est parce que je commence à les entendre autour de moi. N’oublie pas, c’est toujours par le langage que nous plions en premier…

J’insiste, prends mon exemplaire parce que tu pourrais voir que Patrick Boucheron nous aide à saisir que « l’aspiration démocratique a toujours comme horizon la déception ». Pas tant pour ce qu’elle nous empêche de faire que parce qu’elle ne peut conjuguer tous les espoirs en même temps. Nous en sommes peut-être rendus au moment où nos espérances nous font perdre de vue ce que la démocratie nous donne comme liberté et protection. Cependant, et c’est là que la leçon est pour aujourd’hui et pour nous toutes et tous, c’est dans les moments où cette fatigue se manifeste, et qu’il nous faut «endurer un moment faible», que politiquement survient le risque. Nous sommes au moment du danger, pour paraphraser Walter Benjamin. Il est à nos portes.

Résister
C’est cette même urgence qui traverse Résister de Salomé Saqué. L’as-tu lu? Dans ce livre, elle montre avec précision comment l’extrême droite est dangereusement proche de se faire élire en France. Elle décrit avec patience et précision comment leurs thématiques, leurs « narratifs » et leur vocabulaire occupent maintenant le champ médiatique et politique français. Or, l’aspect le plus intéressant de cet essai, tu verras, se trouve dans son invitation à « créer de nouveaux récits » et ainsi, selon l’expression du sociologue Geoffroy de Lagasnerie, à faire le temps politique.

Je t’entends déjà me demander ce que l’imaginaire peut bien faire dans le marasme actuel. Pour cette journaliste chez Blast, l’« imaginaire a cette capacité phénoménale de nous transporter ailleurs, de proposer une alternative qui ne soit pas seulement critique, mais une véritable révolution de nos manières de vivre ensemble ». On s’en parle souvent de cette idée : il faut dépasser la critique. Je suis d’accord avec elle : « Cette réappropriation du monde par l’imaginaire, par la créativité, constitue le préalable à nos révolutions futures — et la véritable force de résistance contre les élans de repli et de haine. »

Prenons par exemple, comme elle le fait elle-même dans Résister, la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, dont Patrick Boucheron était le coauteur. Cet événement sportif et artistique a montré une image de la France plurielle, créative et célébrant son patrimoine. Elle a montré un autre récit et une autre manière d’habiter l’héritage historique de ce pays. Elle a nourri l’effervescence et l’enthousiasme d’un espace symbolique inclusif. Salomé Saqué pointe que si « l’extrême droite cultive ses emblèmes, ses icônes, ses incarnations, certains considèrent utile de réinvestir certains symboles qu’elle s’est accaparés ». C’est ce que cette cérémonie m’a montré. C’est important que tu l’entendes : une autre manière d’habiter notre imaginaire démocratique est possible. La joie est ce que nous avons à offrir.

Et toi?
Tu dois te demander pourquoi je t’interpelle depuis le début. Tu sais que ce n’est pas mon genre. C’est tout simplement parce que nous sommes à l’heure où nous ne pouvons plus nous défiler. Le danger que pointe Patrick Boucheron est réel, mais son invitation à l’action l’est tout autant. La résistance que Salomé Saqué appelle chez son lectorat est une incitation à une imagination politique. Les deux livres nous enjoignent d’engager notre responsabilité citoyenne. Nous avons besoin de toi.

C’est la leçon que je tire du texte introductif du livre collectif Zones sacrifiées. Revenant sur les enjeux autour de la Fonderie Horne à Rouyn-Noranda, les auteurs, autrices nous rappellent que « [r]ien n’est réglé. Il faut que tout le monde le sache. Il faut que tu le saches ». Et la question politique est peut-être là pour toi et moi : comment faire en sorte que nous ne puissions plus nous dérober face à nos responsabilités? « Il existe, en chacun de nous, une part fragile et essentielle qui ne peut être déposée sur d’autres épaules ou en d’autres cœurs. C’est cette partie-là de nous, cette part “indélégable”, qui rend le soulèvement de chacun·e unique et irremplaçable. “Personne, écrit Thoreau, ne peut être moi à ma place”. C’est à partir de cette vérité que nous agissons. »

Et toi, maintenant, que feras-tu?

Photo : © Les Anti Stress de Monsieur Ménard

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