Il revenait de l’école. Arrivé sur le haut de la colline, qui lui permettait à la fois de voir Pézenas et sa maison, il a vu les soldats allemands avec ses parents. Son grand frère était actif dans la Résistance. Le pire était possible et il le pressentait. Certain qu’ils étaient en danger, il fonça, littéralement, tête baissée sur l’un des deux Allemands. Avec tout l’élan qu’un enfant de 9 ans peut gagner dans sa course, son crâne se logea dans le ventre du soldat le plus près. Celui-ci tomba, le souffle coupé. Le second soldat prit cet enfant aussi courageux qu’inconscient et le plaça sur le mur avec son père et sa mère.
Il mit ensuite en joue mon grand-père et ses parents. Le temps est suspendu et nos vies sont entre les mains d’un soldat allemand.
La fin de la violence?
La violence a marqué l’enfance de Papi. Elle l’a fondé sans qu’il puisse faire autrement. Je ne pense pas me tromper en disant qu’il ressentait dans sa chair qu’elle était toujours là, en embuscade, dès que des humains étaient dans les parages. Lorsqu’on voit des enfants mourir, des amis disparaître et des voisins dénoncer celles et ceux qu’ils saluaient le matin même, on apprend ce que les autres sont capables de faire lorsqu’ils ont peur de la mort.
C’est cette idée, tant éclairante que troublante, qui m’a touché dans le plus récent recueil d’essais d’Yvon Rivard, La mort, la vie toujours recommencée : Essai sur l’au-delà de la violence. En effet, il y dit très précisément que « [t]oute violence individuelle ou collective naît de la peur de disparaître, d’être dépossédé de notre force, de notre identité, de notre territoire, et ultimement d’être chassé de ce moi dont nous avions la garde». Cet essayiste, absolument majeur, comprend bien qu’« [i]l ne s’agit donc pas de fermer les yeux sur la nuit plus opaque qui peu à peu nous envahit à l’approche de la mort, mais d’y chercher cette même lumière qui nous a portés jour après jour, enfantés jusque-là […] ».
Papi n’était pas misanthrope, mais j’ai souvent pensé que sa maison dans les bois, qui a été pour moi un lieu lumineux et d’amour, semblait pour lui, à la fin, un refuge contre la bêtise humaine. Il était peut-être ardu pour lui de voir cette lumière qui l’a enfanté alors qu’il vivait, trop jeune, dans le brouillard de l’Histoire et sous les injustices de l’Occupation. Yvon Rivard dit magnifiquement dans son livre qu’il « […] parie que le pire va engendrer le meilleur, car nous sommes ainsi faits que nous ne tenons qu’à ce que nous avons perdu ou risquons de perdre : le souffle, l’amour, la liberté ». Même si je sais qu’il m’aurait dit que je suis bien naïf de penser ainsi, j’ai le sentiment qu’il avait également fait le même pari par ses actions auprès de sa famille. Je pense que mon grand-père tenait profondément à tout cela parce qu’il a senti, un jour, le sol glisser sous ses pieds d’enfant et parce qu’il a connu des personnes qui ont payé de leur vie cet engagement, quitte à mourir pour que la vie soit habitable pour les autres.
Une petite lueur
C’est pour nous aider à y croire que je vous invite à lire le plus récent livre de Mathieu Bélisle, Une brève histoire de l’espoir. Cet essai peut être lu comme une réponse à cette interrogation à la fois délicate et sincère de sa fille : « Papa, est-ce que c’est vrai que le monde va brûler? » Question laborieuse tant il est facile de tomber dans le pessimisme ou le mensonge. Or, l’espoir doit se nourrir d’une croyance raisonnée.
D’ailleurs, en faisant le pari de nos réussites, il nous fait voir ce dont nous avons été capables, mais pas seulement. À travers ce brillant essai, il nous montre bien que le « véritable ennemi de l’espoir, ce n’est pas le désespoir, mais la nostalgie […] ». En effet, comme il l’écrit si justement, « [l]e problème de la nostalgie, c’est qu’elle invente un passé idéalisé et fantasmé, un passé qu’il est impossible de reproduire pour la bonne raison qu’il n’a jamais existé, un passé qui ne coïncide pas avec lui-même ». C’est donc dans la complexité du passé qu’il nous faudra chercher des réponses à nos interrogations pour aujourd’hui et demain.
C’est entre la nostalgie et le « culte de ce qui n’a jamais été » qu’il nous faut tracer une voie de passage. À l’aura d’un passé idéalisé ou d’un futur qui promet de résoudre toutes les contradictions, il nous faut peut-être faire le pari des traces ou actions qui nous montrent que nous avons raison de croire en cette lueur d’espoir parce qu’elle n’est, comme il le dit à sa fille au moment de lui répondre, « rien d’autre que la vie même ».
À la pointe du fusil
L’avenir de la famille de ma mère se jouait à la pointe d’un fusil allemand. Alors que le premier soldat se relevait, des voisins sont sortis de chez eux et sont intervenus pour dire que cette famille est « honnête » et qu’elle n’avait rien à se faire reprocher. Les deux soldats ont décidé d’effacer l’ardoise et ils ont laissé la famille de mon grand-père repartir. Telle est la légende familiale qu’on m’a confiée.
Il avait 6 ans lorsque la guerre a été déclarée. Enfant, il me révélait avoir grandi dans la « Zone libre ». Je ne comprenais pas alors qu’elle n’avait de libre que le nom et, qu’en fait, c’était la « France de Vichy » qui avait constitué sa jeunesse. Cette enfance, sans surprise, a marqué l’homme qu’il était. Alors qu’il affirmait parfois de manière péremptoire que « l’homme est un loup pour l’homme », c’est pourtant de son amour que j’hérite. De cette histoire, j’ai décidé de me souvenir des voisins, de celles et ceux qui sont allé·es voir l’occupant armé pour ne pas rajouter de la violence au monde. Sans elles et eux, sans ce courage face à une violence inutile, plus de sang aurait peut-être coulé pour rien. Grâce à elles et eux, j’ai pu entendre mon Papi me raconter ce récit qui commençait par : « Je revenais de l’école et du haut de la colline… »
J’ai la conviction profonde que c’est avec ces gestes, à la fois individuels et collectifs, que se défend cette lumière fragile face à la violence du monde et qu’on appelle « espoir »…
Photo : © Les Anti Stress de Monsieur Ménard










