Il n’y a rien que j’aime plus que de regarder la forêt un café à la main.

Dans l’une de mes précédentes chroniques, « Le temps retrouvé », j’ai, non sans embarras tant ce sujet m’habite depuis un an, nommé ma difficulté à arrêter de travailler. À travers ce texte, j’essayais de dire à demi-mot ce que je tentais tant bien que mal de me cacher : mon workaholisme.

Le terme est le bon. C’est difficile de le voir écrit noir sur blanc, mais c’est limpide pour moi maintenant. La reconnaissance sociale liée au travail et à la production est une drogue dont il faut se sevrer. C’est ce que je fais depuis. Tranquillement, je trouve du temps, je refuse des propositions et je priorise les gens que j’aime. Pour la première fois depuis plusieurs années, j’ai même pris une semaine complète de congé cet été pour partir dans un chalet.

Je vous entends déjà dire : « Comment se fait-il qu’un enseignant n’ait jamais pris une semaine de vacances l’été? » Très simple. Entre la rédaction de deux mémoires qui n’ont jamais vu le jour, l’enregistrement de balados, la rentrée littéraire de l’automne, les nouveaux cours à monter au cégep et les jurys de prix littéraires, je n’ai jamais réussi à coller plus de trois jours de congé continus à l’agenda dans les huit dernières années. J’étais, comme l’a si bien dit mon amie Véronique Grenier dans son livre, « à boutte » de tout.

La paresse impossible
Le collectif Libérer la paresse, dirigé par Geneviève Morand et Natalie-Ann Roy, s’ouvre sur un constat aussi magnifique que déconcertant : « Ce livre est un échec. » Clairement, il y a des échecs plus réussis que d’autres parce que ce livre regorge de textes stimulants et brillants. Cependant, force est d’admettre qu’elles n’ont pas trouvé le moyen de paresser.

En terminant la lecture du livre, je me suis vraiment rendu compte de l’étendue de nos épuisements et de leur violence. Ce bouquin regorge de récits de maladies, d’épuisement, de burn-out, d’anxiété de performance… et on craint sincèrement la paresse des autres? Catherine Voyer-Léger le nomme bien : « À peu près tout le monde a ce sentiment de marcher près de la falaise, sur une espèce de corde qui menace de céder à chaque contretemps. C’est autre chose : un rouleau compresseur, une urgence, des systèmes qui nous écrasent. »

Ce collectif nous permet de voir les systèmes, injonctions, valeurs, milieux ou attentes qui, à la longue, nous éreintent l’un après l’autre. Ce qui fait peur, ce n’est pas la paresse hypothétique de certaines personnes, c’est notre participation active ou passive à cette idée de toujours produire plus. Ce qui est terrifiant, c’est notre complicité.

En ce sens, le texte qui clôt l’ouvrage nous invite carrément à changer notre manière de faire nos choix. Dans « Être, paraître, sembler, devenir, demeurer, rester », Rébecca Boily-Duguay nous dit : « J’y ai beaucoup réfléchi. Sûrement pour me convaincre que j’avais raison, que je ne gâchais pas ma vie en ne la dédiant pas à cet éventuel et idyllique meilleur, vrai travail. Je continue de gaspiller mon prétendu potentiel avec une allégresse non feinte, sans justification. » C’est absolument révolutionnaire.

Éloge du canapé
C’est dans la vitrine d’une librairie que j’ai vu, cet été, ce titre exceptionnel, Philosophie du canapé : Comment vivre une vie détendue. Sur un coup de tête, je suis entré, je l’ai acheté et je l’ai laissé vieillir dans la bibliothèque qui me fait office de table de chevet. Quelques semaines plus tard, couché dans mon lit, suffocant dans la chaleur de mon appartement et rongé par ma fatigue accumulée, je l’ai ouvert et, psychiquement, j’y suis encore.

Stefano Scrima nous donne dès le départ l’essentiel de sa réflexion : « Je vous livre dès maintenant le résultat des réflexions qu’a suscitées en moi l’impact de mes membres sur la surface du canapé : j’ai acquis la ferme conviction que l’oisiveté est la mère de toutes les vertus. » Et pourquoi le canapé? Pour cet auteur, le canapé est ni plus ni moins que « l’expression terrestre de la détente ». Alors qu’il associe le lit au sommeil et que le fauteuil n’est que pour une personne, le canapé nous offre le confort et la possibilité d’une oisiveté partagée avec d’autres. Rarement la philosophie m’a autant donné le goût d’acheter un meuble.

Vous sentez, je l’espère, avec ces quelques mots, tout l’humour de cet essayiste qui n’est pas moins sérieux pour autant. Il raconte que, pris d’une fièvre, il reste chez lui et qu’il se met à lire un peu et à noter dans un carnet les idées qui lui viennent en tête. Un constat se dégage assez clairement alors : «J e me rendais compte que le travail me dérobait le temps et surtout l’énergie nécessaires aux activités qui me rendaient heureux : lire, écrire, jouer de la musique, aimer, sortir avec des amis; et surtout je me rendis compte que ce n’était pas juste, du moins ce ne l’était pas (et ce ne le sera plus) pour moi. »

Trouver la force
Dans « Le temps retrouvé », c’est le temps qui me semblait au cœur de tout ça. Mais ce que pointe particulièrement bien Stefano Scrima et plusieurs autrices de Libérer la paresse, c’est l’épuisement. Le philosophe Pascal Chabot, dans son très beau livre, Global burn-out, disait déjà que le « système actuel se nourrit de maximisation: plus d’objets, plus d’argent, plus d’interactions, plus de divertissements », et qu’il nous pousse « à boutte ». À la fin du livre, il conclut que se « reconnecter à son intuition, écouter son corps, dormir, et surtout chercher au fond de soi-même d’autres déséquilibres, plus aventureux et enthousiasmant, peut être le début d’une transformation ».

Je pense que c’est une bonne chose de n’avoir pas réussi à libérer la paresse. C’est cet équilibre entre le sens de nos actions et le repos qu’il nous faut d’abord retrouver. Refaire nos forces pour agir sur ce qui importe vraiment. Être comme au chalet cet été, détendu dans ma chaise (mais ça peut aussi être un canapé) et regarder la forêt, un café à la main.

Photo : © Les Anti Stress de Monsieur Ménard

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