À la tête de Québec depuis 2021, devenant ainsi le 38e maire de la ville, Bruno Marchand a le vent dans les voiles. Solide gestionnaire possédant le talent de visionnaire, il est réélu en 2025 avec plus de 49% des voix et un parti majoritaire. Il a passé son enfance dans Limoilou, un quartier populaire de la basse-ville de Québec dans les années 1970, où ses parents lui transmettent notamment la valeur de l’engagement. Sa mère, en particulier. « À l’époque, son voisin lui conseillait souvent de ne pas balayer le devant de son immeuble puisque les employés de la Ville allaient s’en charger, ce à quoi elle répondait : “La Ville, c’est moi” », peut-on lire dans l’Encyclopédie canadienne. Comme le dit le dicton, la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre.

Le téléphone sonne. Bruno Marchand est à l’appareil. Tout au long de l’entretien, mon interlocuteur sera énergique, attentif, généreux, bref, fidèle à lui-même. Titulaire d’une technique en travail social, mais aussi diplômé universitaire en philosophie, l’homme n’est pas un néophyte en matière de lecture, mais son emploi du temps limite ses envies de s’y plonger à profusion. Amateur de bandes dessinées (il lit actuellement la série Wild West) et de poésie, il s’abandonne aux livres dès qu’il le peut.

Le premier roman qu’il se rappelle avoir lu frénétiquement remonte à l’adolescence. Le polar La mémoire dans la peau de Robert Ludlum le captive et l’envoûte; l’histoire de Jason Bourne tentant de retrouver ses souvenirs afin de comprendre les raisons qui font que l’on souhaite sa mort réussit à le happer. Vient ensuite Jonathan Livingston le goéland de Richard Bach, une lecture fondatrice sertie d’une invitation à poursuivre sa voie et son idéal. « Brisez vos limites, faites sauter les barrières de vos contraintes, mobilisez votre volonté, exigez la liberté comme un droit, soyez ce que vous voulez être. » Un appel qui insuffle un nouveau dynamisme au jeune Marchand.

Univers poétique et monde des affaires
Les bons livres pour notre invité donnent le goût d’explorer encore, mais les très bons livres l’en éloignent momentanément. « Il n’y a pas de doute qu’entrer dans un livre, soit parce qu’il est prenant, soit parce qu’il nous transcende, ça amène à d’autres lectures. Ça amène et ça éloigne; quand un livre me transforme, j’ai besoin de le laisser vivre en moi avant d’en ouvrir un autre. » Un exemple serait Le petit prince de Saint-Exupéry, un récit phare, en apparence naïf, mais truffé d’enseignements simples, profonds, humanistes. Les poètes sont ceux vers qui il revient le plus souvent, encore plus depuis qu’il navigue dans la sphère politique. Rimbaud en premier, Prévert, Neruda. « Il y a quelque chose qui appelle au beau avec la poésie, il y a quelque chose d’une œuvre d’art, une capacité à amener de la lumière. On a besoin de célébrer l’espoir à travers la noirceur. » Au Québec, Hélène Dorion, première poète d’ici à être étudiée au baccalauréat français avec Mes forêts, obtient sa faveur. Il en est de même pour Quand je ne dis rien je pense encore de Camille Readman Prud’homme, un recueil viscéralement chéri par le maire et qu’il offre fréquemment.

Les livres ont été d’un réel soutien dans les moments plus sombres. À la mort de son père, Grandir : Aimer, perdre et grandir de Jean Monbourquette l’a beaucoup aidé à traverser son deuil. Dans son parcours professionnel, Leadership sous 0° de Dennis N. T. Perkins et Le point de bascule de Malcolm Gladwell trônent parmi les bouquins importants. « Ceux qui réussissent à créer des épidémies sociales ne font pas simplement ce qu’ils pensent être juste. Ils testent délibérément leurs intuitions. » Du flair, de l’intuition, Bruno Marchand en possède et se plaît à se laisser inspirer par d’autres qui en sont pourvus. Il a donc beaucoup apprécié la lecture de Steve Jobs de Walter Isaacson, révélant la vie et les réflexions du créateur d’Apple, et Conduire le changement de John Kotter, professeur à Harvard et éminent spécialiste du changement organisationnel, qui aura apporté un grand coup de main à notre invité lorsqu’il était à la tête de Centraide. Aux dires de notre lecteur, ces ouvrages l’ont non seulement épaulé en matière de gestion, mais l’ont également « rendu meilleur ». Il conseille chaudement ces titres à ceux et celles qui dirigent la province et le pays, en y ajoutant Les débuts du logement communautaire à Québec, aiguillant les décideurs à propos de la crise des loyers.

Les librairies : des lieux fréquentables
Bruno Marchand rêverait d’avoir chez lui une pièce consacrée à la lecture, comme une sorte de boudoir où se recueillir et réfléchir accompagné par les diverses voix d’autrices et d’auteurs. Il peut cependant se targuer, tout comme les citoyennes et citoyens de Québec, de détenir la mention de « bibliothèque publique de l’année » reçue en 2025, octroyée par un jury international grâce à la bibliothèque Gabrielle-Roy, fleuron du quartier Saint-Roch. Cette distinction, au même titre que la Maison de la littérature dans le Vieux-Québec et la désignation de ville de littérature UNESCO, procure une immense fierté au maire, conscient du large rayonnement que ces réalisations favorisent. Et ce n’est par chauvinisme — peut-être un peu — qu’il se délecte de lectures d’écrivains et d’écrivaines de Québec, nommant Marie-Renée Lavoie qui, dans La petite et le vieux, dépeint une amitié improbable se déroulant dans Limoilou, le coin de pays de sa propre enfance. De même, René Bolduc figure dans ses choix avec son essai Travail et temps, qui s’interroge sur notre rapport au gagne-pain : obligé, élévateur, passionné ou honni.

Les suggestions déferlent et les propositions nous montrent l’étendue de l’ouverture et de la curiosité du maire de Québec. « Le dernier livre qui a été pour moi un coup de poing est Prendre son souffle de Geneviève Jannelle. C’est l’histoire d’une fille qui rencontre Éden, un jeune homme, et ils vont finir par trouver ensemble l’amour, le vrai. Je ne veux pas aller plus loin, mais évidemment les péripéties vont faire en sorte qu’elles mettront leur lien à rude épreuve. Ce livre-là est d’une émotion extraordinaire! » Ses lectures, il les déniche à la Librairie La Liberté, sur laquelle il ne tarit pas d’éloges quant à la beauté de l’endroit, le service à la clientèle hors pair et où l’on peut même s’asseoir pour lire. Il affectionne pareillement la Librairie Le Mot de Tasse, revenant sur son idée d’aménager une pièce exclusive à la lecture « où on est hors du temps et capable de se protéger contre les attraits de la vitesse, les médias sociaux, l’extérieur, les mauvaises nouvelles. Pour moi, la librairie, ça peut être aussi ça ». Sa plus récente acquisition est Paul Béliveau : Un art polyphonique, un artiste de Québec représentant souvent dans sa peinture l’objet du livre, un ouvrage « extraordinaire » selon Bruno Marchand. Toujours dans le domaine de l’art, il ne peut qu’être admiratif devant Jean Paul Riopelle en mouvement de Pierre B. Landry.

« Le livre apporte un regard, ouvre une fenêtre, souligne Bruno Marchand. J’ouvre un espace où m’envoler, pour apprendre, pour me figurer, pour avoir accès à la beauté, pour me rappeler pourquoi vivre, pour me remettre en question. » Le temps dévolu à l’écriture d’une œuvre témoigne du refus de l’auteur ou de l’autrice d’entrer dans la danse effervescente du présent siècle, et « ce temps-là, c’est précieux ». Parce qu’il projette une autre perspective, le temps de la lecture n’est jamais perdu.

Les lectures de Bruno Marchand

Série Wild West
Thierry Gloris et Jacques Lamontagne (Dupuis)

La mémoire dans la peau
Robert Ludlum (Le Livre de Poche)

Jonathan Livingston le goéland
Richard Bach (J’ai lu)

Le petit prince
Antoine de Saint-Exupéry (Folio)

Œuvres complètes
Arthur Rimbaud (Flammarion)

Mes forêts
Hélène Dorion (Bruno Doucey)

Quand je ne dis rien je pense encore
Camille Readman Prud’homme (L’Oie de Cravan)

Grandir : Aimer, perdre et grandir
Jean Monbourquette (Novalis)

Le point de bascule
Malcolm Gladwell (Flammarion)

Leadership sous 0°
Dennis N. T. Perkins (Trésor caché)

Steve Jobs
Walter Isaacson (Le Livre de Poche)

Conduire le changement
John Kotter (Pearson)

Les débuts du logement communautaire à Québec
Collectif (PUQ)

La petite et le vieux
Marie-Renée Lavoie (XYZ)

Travail et temps
René Bolduc (Poètes de brousse)

Prendre son souffle
Geneviève Jannelle (Québec Amérique)

Paul Béliveau : Un art polyphonique
Collectif (Centre Sagamie)

Jean Paul Riopelle en mouvement
Pierre B. Landry (Musée national des beaux-arts du Québec)

Lévesque/Trudeau : Leur jeunesse, notre histoire
Jean-François Lisée (Carte blanche)

Les chaussures italiennes
Henning Mankell (Points)

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