Dans Le Vieux-Québec est une histoire d’amour : Essai déambulatoire, Marie-Ève Sévigny marche la ville fortifiée, attentive aux strates invisibles qui enrichissent l’expérience du lieu, aux détails qui échappent au regard pressé. Au cœur de ces déambulations : la figure et l’œuvre tutélaires de Jacques Poulin, écrivain de la douceur et du retrait, dont l’œuvre a façonné un Vieux-Québec à la fois réel et imaginaire, un quartier où la lenteur, la bienveillance et l’entraide semblent toujours possibles. Entretien avec une guide pas ordinaire.

Avant d’être une autrice, Marie-Ève Sévigny a longtemps été une marcheuse : une femme qui observe, qui écoute la ville comme on assiste à une lecture de poésie. Pendant quinze ans, elle a porté à bout de bras un organisme autonome consacré aux promenades littéraires, souvent seule à tout faire, « du balai aux dossiers administratifs ».

Arpenter la ville de Québec sous toutes ses coutures dans l’optique d’en révéler les miscellanées littéraires a bien sûr façonné son regard sur la ville et sur la manière dont la littérature peut nous la faire redécouvrir autrement. Car marcher une ville, c’est d’abord la désapprendre : « Québec est une ville particulière. On la dit homogène, conservatrice, des écrivains l’ont même déjà qualifiée de dépressionniste, bref. Je n’ai moi-même pas échappé à ces a priori, d’ailleurs, quand j’ai commencé, un peu à reculons, à faire les promenades littéraires. Il m’a fallu dépasser sa réputation, trouver le moyen d’y jeter un regard neuf. » La littérature, bien sûr, a finalement été l’outil qui lui a permis de sortir du cliché.

À la différence d’autres monuments littéraires qui faisaient l’objet des promenades qu’elle animait à travers la ville, non seulement Jacques Poulin était-il encore bien vivant, mais il habitait aussi tout près : « Après un certain temps à dispenser la promenade Jacques Poulin, il a envoyé une espionne, histoire de s’assurer que je ne disais pas n’importe quoi, que je ne le récupérais pas pour en faire de la bouillie pour les touristes, disons. Il a ensuite donné son consentement pour les droits d’auteur et, un de ces matins, il s’est même présenté au point de départ de sa propre promenade. C’était un peu intimidant, mais très cool, aussi. »

Il faut savoir que Jacques Poulin affectionnait tout particulièrement le Quartier latin, comme on appelait le Vieux-Québec à une certaine époque : « Quand il disait Je viens marcher dans le Vieux-Québec, ça voulait dire Je viens écrire dans le Vieux-Québec. » Ce n’est pas un hasard si nombre des personnages peuplant ses romans y habitent, le quartier représentant pour lui bien davantage qu’un simple décor. L’écrivain y avait pressenti quelque chose d’intemporel à protéger, une âme à préserver : « On a tous l’impression de bien connaître le Vieux-Québec, tout le monde en a une idée plus ou moins romantique, vieille Europe, bohème, etc., souvent gâchée par son côté très touristique. La magie de la chose, c’est que c’est le sentiment de sa disparition qui a inspiré à Jacques Poulin l’idée d’en faire de la littérature. »

Poulin écrit depuis un lieu précis : une ville entourée de remparts, protégée du monde, pratiquement une île : « Dans cette île-là, les gens s’entraident, les gens s’aiment, les gens se nuisent moins. C’est un monde où la douceur est possible. » Questionnée à savoir ce qui fait de Poulin une figure marquante de notre histoire littéraire, Sévigny le qualifie d’emblée de visionnaire : « C’est le premier mot qui me vient quand je pense à son œuvre. Il a écrit ses livres dans les années 1970, 1980, jusqu’à aujourd’hui, et il espérait encore quelque chose du vieux rêve beatnik, des années hippies, Kerouac et compagnie, tout ça, mais son propos allait plus loin que la simple nostalgie. Ce qui s’y revendique a un ancrage dans quelque chose de très simple : le lien à la culture, le lien aux autres. Il abordait déjà des enjeux tels que notre américanité, le colonialisme ou encore la question autochtone. Et c’est aussi l’un des premiers à avoir été ouvertement queer, en cultivant une certaine androgynie chez ses personnages. » Par-delà ces constats, la pérennité d’un certain esprit de communauté est ce qui ressort de l’ensemble; le sentiment d’une proximité partagée, la possibilité du vivre-ensemble, la conviction de l’importance de ces valeurs.

Le geste qui anime l’essai de Sévigny va dans le même sens, comme en témoigne le ton particulier de la narration, entièrement rédigée à la deuxième personne du singulier : « Je ne voulais surtout pas faire un livre qui soit de l’ordre de l’exégèse poulinienne, j’avais vraiment envie d’en faire quelque chose d’accessible, de vivant. L’idée, c’était de faire ressentir les mots de Poulin dans la marche, d’accompagner le lecteur de façon à ce qu’il se sente interpellé par les lieux, impliqué dans la démarche. » La familiarité baudelairienne qui s’insinue dès les premières pages de ce bien nommé essai déambulatoire confère effectivement au propos une forme accrocheuse qui embarque le lecteur, lequel n’a d’autre choix que de se laisser gagner par l’enthousiasme manifeste de l’autrice, dont l’érudition s’y distribue avec un naturel désarmant. Au fil des six promenades auxquelles Sévigny nous convie, sous le signe de la camaraderie, la guide saupoudre détails biographiques, anecdotes savoureuses, citations contextualisées et digressions critiques en réussissant chaque fois à rendre le tout captivant : « L’imaginaire de Poulin continue d’habiter la ville, d’une certaine façon, comme une couche supplémentaire de réalité; initier le public à celle-ci, la lui faire découvrir et ressentir, surtout, voilà ce que j’ai voulu faire avec ce livre. » De Mon cheval pour un royaume (Du Jour, 1967) à Un jukebox dans la tête (Leméac, 2015), c’est pratiquement l’entièreté du corpus qui se trouve évoqué brillamment, sans qu’aucune connaissance préalable de l’œuvre soit nécessaire pour apprécier l’expérience.

En revisitant les lieux, elle a évidemment constaté les écarts entre la ville réelle et celle de Poulin : « Le beau paradoxe, dans sa façon de parler de la ville, c’est que sa topographie est extrêmement précise, mais aussi très sélective. À le lire, on pourrait croire que le Vieux-Québec n’est peuplé que d’écrivains, de serveuses qui lisent de la poésie et d’amateurs de hockey. Il n’y a pas de radios de Québec dans ses livres, pas de fonctionnaires fédéraux, rien de tout ça. On ne voit pas non plus la modernisation de la ville, la réinvention de la colline parlementaire, le percement du boulevard René-Lévesque, les nouveaux buildings, etc. Ça ne l’intéressait pas, ce côté-là de sa ville, et on peut facilement comprendre pourquoi. »

En somme, marcher dans les pas de Jacques Poulin avec Marie-Ève Sévigny, c’est accepter de ralentir pour se laisser imprégner. Son essai fait dialoguer les rues d’aujourd’hui avec celles, plus souples, plus lumineuses, que l’écrivain a tracées dans ses romans. Entre les deux, un espace se libère : une manière, discrète, mais tenace, de rouvrir les passages intérieurs et de rendre à nos vies un peu de leur souplesse perdue.

Photo : © Vincent Champoux

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